Certaines personnes ayant fui leur pays à cause d’une crise humanitaire conservent de fortes attaches familiales. Elles s’occupent souvent à distance de leurs parents vieillissants. Entre précarité et solidarité, ces soins transnationaux représentent un défi.
TEXTE | Andrée-Marie Dussault

Comment les personnes issues des migrations dites « de survie » – provoquées par les crises humanitaires prolongées – prennent-elles soin de leurs parents vieillissants restés dans le pays d’origine ? Une étude de la Haute école de travail social Fribourg – HETS-FR – HES-SO explore ces problématiques. Elle se concentre sur deux cas : les migrant·es syriens vivant en Suisse, et les migrant·es vénézuéliens au Chili et au Pérou. Leurs parcours sont considérés comme des migrations de type « Sud-Nord » pour les premiers, et « Sud-Sud » pour les seconds.
« Nous nous sommes intéressés à des personnes qui fuient un contexte de crise humanitaire et qui se retrouvent dans des pays avec des structures, des ressources et un accueil très différents, indique Myrian Carbajal, professeure à la HETS-FR et responsable de ce projet qu’elle mène en collaboration avec Nadia Baghdadi, de la Ostschweizer Fachhochschule, et Robin Cavagnoud, de la Pontificia Universidad Católica del Perú. Nous avons souhaité comprendre ce que ces cas ont en commun et ce qui les distingue. »
La recherche, intitulée Transnational caregiving in protracted humanitarian crisis, est actuellement à mi-parcours et devrait être terminée en 2028. Elle comprend notamment des entretiens avec des Syrien·nes vivant en Suisse, ainsi qu’avec leurs parents vivant en Syrie. En Amérique latine, des entretiens avec des Vénézuélien·nes ont été conduits au Pérou et au Chili, pendant que les parents restés au Venezuela ont pu être interviewés.
L’équipe de recherche a déjà procédé à l’analyse des entrevues avec les Syrien·nes basés en Suisse. Myrian Carbajal observe que « les procédures d’asile sont perçues comme restrictives et bureaucratiques, avec des délais d’attente prolongés. De plus, il est difficile, pour les réfugié·es, de trouver du travail. » En conséquence, beaucoup de ces personnes vivent dans la précarité économique et parfois dépendent de l’aide sociale.
Insécurité psychologique exacerbée
« Migrer s’avère compliqué pour n’importe qui, explique la professeure. Mais pour les personnes qui ont vécu une crise humanitaire prolongée, l’expérience est encore plus éprouvante. Elles craignent constamment de recevoir un coup de téléphone leur annonçant un malheur. Leur insécurité psychologique est exacerbée. »
Malgré ce contexte difficile, les attaches familiales perdurent et de nombreux réfugié·es maintiennent des liens familiaux étroits. Veiller sur la santé des parents, parfois âgés, qui sont restés dans le pays en crise, représente cependant un grand défi. Certaines études montrent que le sentiment de culpabilité est omniprésent chez les migrant·es. Mais en cas de crise humanitaire, il est amplifié. « Ils·elles sont en sécurité, alors que leurs parents sont exposés à des dangers. Souvent, les enfants essaient de leur envoyer de l’argent, même si c’est peu », soutient la chercheuse, qui rapporte les propos d’un homme interviewé préférant renoncer à s’acheter une veste à 50 francs pour envoyer des médicaments à ses parents. « Cinquante francs peuvent représenter beaucoup dans le pays d’origine, fait valoir Myrian Carbajal. Mais il peut être difficile pour les personnes issues de l’asile en Suisse de mettre cette somme de côté, en raison de la situation juridique et économique précaire dans laquelle elles se trouvent. »
Les communications régulières consistent aussi en une forme de soins apportés par les enfants migrants. Elles se font par téléphone, vidéo ou message vocal. « Ces relations sont souvent très chargées émotionnellement, ce qui requiert une régulation affective soutenue. »
Les visites aux parents rendues difficiles par les politiques d’asile
Quant aux visites aux parents âgés restés en Syrie, elles s’avèrent pratiquement impossibles. Une rencontre peut avoir lieu dans un pays tiers, par exemple en Jordanie. Mais cela suppose que les parents sont en bonne santé et qu’ils disposent des ressources pour voyager. Les enfants basés en Suisse doivent aussi posséder des moyens financiers et un permis pour sortir du pays. « Les politiques d’asile dressent des barrières à la circulation des soins transnationaux, affirme Myrian Carbajal. C’est pourquoi les migrant·es mobilisent d’autres stratégies pour assurer les soins à leurs parents vieillissants. »
Dans le cas des personnes interrogées, elles font appel à un vaste réseau familial, comme des frères et des sœurs établis dans d’autres pays ou en Syrie. Ces personnes se coordonnent pour s’assurer que les parents sont pris en charge. Et ces derniers ont différents profils. La plupart du temps, il ne s’agit pas de victimes passives et les situations ne sont pas univoques : « Dans les familles transnationales, les parents soutiennent également leurs enfants, précise la chercheuse. Savoir leurs enfants en sécurité les rassérène et leur permet de mieux faire face aux difficultés. Ce qui, en retour, réconforte les enfants. »
Les analyses en cours concernant les Vénézuélien·nes au Pérou et au Chili ont aussi déjà livré des pistes de réflexion. Myrian Carbajal les expose : « Nous savons que dans les pays d’Amérique latine, la forte prévalence de l’économie informelle favorise l’accès au travail et permet de mieux s’en sortir. L’intégration y est en général plus facile, notamment grâce à la langue commune. » Ces résultats préliminaires permettent déjà quelques comparaisons : « En Suisse, tout est plus formel, ce qui peut aussi donner une certaine sécurité, ajoute la chercheuse. Mais, au niveau socioculturel, selon les témoignages recueillis, l’intégration y est très difficile. » De manière générale, tant en Suisse qu’au Pérou et au Chili, il s’avère de plus en plus compliqué d’obtenir un permis de séjour. Les politiques migratoires et d’asile se durcissent dans de nombreux pays. Et la professeure de rappeler que « les préjugés et le racisme sont présents dans les trois pays analysés ».


Ces images sont issues d’un documentaire photographique sur la vie intime de huit familles transfrontalières. Celui-ci est le fruit d’une collaboration entre le photographe Bas Niemans et l’anthropologue Miranda Poeze, qui a consacré son doctorat aux parents migrants ghanéens aux Pays-Bas dont les enfants vivent au Ghana. Elle a analysé comment la migration et les séparations prolongées façonnent les relations entre les parents migrants et leurs enfants. | © BAS NIEMANS
Qui donne à qui et pour quels motifs
Une recherche a été conduite auprès de femmes et d’hommes envoyant régulièrement de l’argent à des membres de leur famille vivant dans le pays d’origine.
« Plus le lien affectif est fort et plus on donne de l’argent, même si on a des difficultés financières », indique Caroline Henchoz, professeure à la Haute école de travail social et de la santé Lausanne – HETSL – HES-SO, qui a mené une recherche intitulée De liens et d’argent : le rôle économique des migrants dans les familles transnationales. Elle précise que ce sont surtout les migrant·es de première génération qui envoient ce qu’on appelle des « rémittences » : « Les parents et les grands-parents représentent souvent une priorité, parfois par devoir moral. Ces sommes se substituent à un État social absent. Il s’agit d’une forme d’assurance vieillesse. » Tandis que lorsqu’on donne aux frères, aux sœurs et aux enfants, cela se fait de façon plus « contractualisée », selon la chercheuse : « On investit dans leur autonomie, par exemple en finançant leurs études ou un petit commerce. »
De manière générale, les motifs qui conduisent à donner varient. Dans les cas d’urgence, comme une guerre ou une catastrophe climatique, on soutient par exemple la collectivité. « Les rémittences permettent alors d’exprimer sa solidarité avec la communauté d’origine. Dans d’autres situations, un membre migrant de la famille peut verser une contribution pour participer symboliquement à une fête religieuse. Parfois, il s’agit plutôt d’assurer son propre statut social dans le pays d’origine ou encore de rembourser les personnes qui ont participé à financer la migration. Il arrive aussi que la communauté fasse pression. »
La recherche révèle encore que les migrant·es se privent souvent pour envoyer de l’argent à leurs proches au pays. Plusieurs ont deux ou trois emplois et vivent avec le minimum indispensable en Suisse.

