Un projet européen souhaite transposer une partie du parcours de soins en santé mentale dans un monde virtuel. Cet espace de soin numérique, complémentaire aux structures existantes, s’adresserait en particulier aux personnes âgées ou à mobilité réduite.

TEXTE | Grégory Tesnier

«Nous ne parlons pas simplement de techno­logies, mais d’un nouvel espace de soin à inventer » , explique Antoine Widmer, professeur à l’Institut de recherche en systèmes d’information, rattaché à la HES-SO Valais-Wallis – Haute École de Gestion – HEG. Il inscrit ainsi d’emblée le projet européen Immersive Prevention Centers for Mental Health (IPC4MH) dans une perspective plus large que le seul aspect technique : celle d’une transfor­mation progressive des dispositifs de prise en charge des personnes souffrant de difficultés psychologiques.

Depuis plusieurs années, les systèmes de santé sont en effet confrontés à une tension croissante : augmentation des troubles psychiques, pénurie de profes­sionnel·les ou délais d’attente parfois incompatibles avec l’urgence des situations. Dans ce contexte, les technologies immersives ouvrent de nouvelles pistes. Le projet IPC4MH se situe précisément dans cette dynamique, en explorant la création de centres de prévention en santé mentale… dans des mondes virtuels.

Reproduction numérique des fonctions d’une clinique

Concrètement, le dispositif imaginé repose sur un univers graphique numérique, reproduisant certaines fonctions d’une clinique : salle d’attente, espaces de consultation, zones dédiées à des exercices ou à des interactions collectives. « L’idée consiste à transposer une partie du parcours de soins dans un monde virtuel, avec une dimension multi-utilisateurs, explique Antoine Widmer. Une personne peut se connecter, attendre son rendez-vous, rencontrer un·e thérapeute sous forme d’avatar, puis poursuivre avec des exercices adaptés. »

Ce centre virtuel ne vise toutefois pas à remplacer les structures existantes. Il s’inscrit dans une logique complémentaire, en particulier pour des publics confrontés à des difficultés d’accès aux soins : personnes âgées, habitant·es de zones rurales, in­di­vidus à mobilité réduite ou souffrant d’anxiété sociale. « Nous ne souhaitons pas enfermer les gens chez eux avec un casque, insiste Antoine Widmer. Le dispositif repose sur des lieux de proximité – une pharmacie, une mairie, un espace public – où l’on peut utiliser l’équipement nécessaire pour accéder à l’univers graphique en ligne. »

Innerworld est une plateforme virtuelle de santé mentale créée en 2022 par le psychologue Noah Robinson avec la chan­teuse Jewel. Cet espace offre à ses utilisateur·trices un soutien com­munautaire, ainsi que des outils de gestion de la santé mentale (anxiété, dépression, TDAH). | © INNERWORLD

Le cœur du projet repose sur deux niveaux d’intervention : la prévention secondaire et la prévention tertiaire. Dans le premier cas, il s’agit d’intervenir avant même qu’un diagnostic ne soit posé. « Aujourd’hui, les délais d’attente pour un rendez-vous avec un psychologue ou un psychiatre peuvent être de plusieurs mois. Nous voulons utiliser ce temps pour proposer des exercices et collecter des informations utiles », précise Antoine Widmer. Ces données – interactions, comportements, résultats d’exercices – permettent d’esquisser un profil fonctionnel. Le professionnel·le de santé dispose ainsi d’éléments concrets dès la première consultation.

La prévention tertiaire, elle, intervient après le diagnostic. Le centre virtuel devient alors un espace de suivi, où les exercices prescrits peuvent être réalisés entre les séances. « Il s’agit de prolonger la relation thérapeutique, de maintenir un lien et d’éviter les ruptures dans la prise en charge », souligne Antoine Widmer.

Un projet européen entre soins et technologie

Lancé en avril 2025 pour une durée de trois ans, IPC4MH réunit un consortium international mêlant institutions acadé­miques, acteurs de santé et entreprises technologiques. Côté suisse, le projet est coordonné par Antoine Widmer et la HES-SO Valais-Wallis, avec la participation de la start-up valaisanne DiverSsiTy.

Deux populations sont particulièrement ciblées : les jeunes – notamment dans le cadre des troubles du neurodéveloppement – et les seniors, en lien avec les troubles neurodégénératifs. Le projet adopte une approche dite de codesign, impliquant patient·es, professionnel·les de santé et développeur·euses informatiques, afin de concevoir des dispositifs adaptés aux besoins réels.

Un cadre médical et éthique clair

Si les perspectives sont prometteuses, les défis n’en sont pas moins nombreux. Sur le plan technique, la création d’environnements dynamiques et non répétitifs constitue un enjeu majeur. L’intégration de l’IA générative est explorée, notamment pour enrichir les interactions. Toutefois, les questions éthiques se révèlent tout aussi centrales. « Nous travail­lons avec des populations vulnérables. Il faut donc encadrer strictement les usages, le temps d’exposition, et surtout la gestion des données », rappelle Antoine Widmer. À terme, cet expert imagine que les environ­nements immersifs sur lesquels il travaille pour­raient jouer un rôle clé entre les consul­tations physiques, et ce, pour maintenir le lien, accompagner les patient·es ou améliorer la continuité des soins : « Ces outils répondent à un besoin réel. Mais ils doivent s’inscrire dans un cadre médical et éthique clair. »