Les écrans ont-ils un impact sur la gestuelle des tout-petits?

publié en

,

L’influence des écrans sur le langage est un phénomène très étudié. Mais avant les mots, les bébés passent par différents stades, au cours desquels les gestes jouent un rôle majeur puisqu’ils prédisent l’apparition du langage. Une chercheuse lausannoise essaie de comprendre l’impact des écrans sur ces capacités préverbales.

TEXTE | Élodie Lavigne

Il est difficile de passer une journée sans que nos yeux ne se plongent dans des écrans. Dans un monde où ils sont omniprésents, les plus petits y sont eux aussi, indirectement ou directement, exposés. La recherche scientifique s’est beaucoup intéressée aux effets des écrans sur la santé physique – notamment sur le sommeil, le poids ou la vue – et sur le développement psychologique des enfants. Leur influence sur les compétences cognitives est également l’objet de beaucoup d’attention.

De nombreuses études se sont aussi penchées sur l’impact des écrans sur le langage, montrant des effets négatifs lors d’une trop longue exposition. Par contre, la période préverbale, au cours de laquelle les bébés expriment leurs émotions et leurs besoins par des pleurs, des regards ou des gestes, est encore peu investiguée de ce point de vue. Or, les gestes sont des précurseurs du langage. « Dès l’âge de 10 ou 12 mois, l’enfant communique avec son entourage au moyen de ses gestes », explique Nevena Dimitrova, professeure à la Haute école de travail social et de la santé Lausanne – HETSL – HES-SO. Si les écrans sont partout, et si leur présence influence le langage, quel est leur impact sur la compréhension et la production gestuelle des tout-petits ? C’est la question que la spécialiste pose dans un nouveau projet de recherche soutenu par le Fonds national suisse.

Les gestes avant les mots

Pour mesurer l’importance du sujet, il faut savoir que les gestes prédisent les compétences verbales futures. En effet, « plus l’enfant produit rapidement des gestes au cours de la période d’apprentissage du langage – qui s’étend jusque vers 4 ans –, meilleures seront ses capacités langagières ». Mais qu’entend-on exactement par « geste » ? La littérature en distingue trois catégories. Tourner la tête de gauche à droite pour dire « non » fait partie des gestes dits conventionnels. Imiter ou mimer une action, par exemple bouger son doigt devant la bouche pour se brosser les dents, constitue un geste symbolique, tandis que pointer un objet ou une personne est un geste dit déictique. « Ce dernier est un acte communicatif sur lequel l’enfant s’appuie pour comprendre et se faire comprendre par son parent ou par autrui. Prenons un exemple : le bébé va pointer du doigt un biscuit pour dire à son parent qu’il le veut bien avant d’être capable de parler », explique Nevena Dimitrova.

Lorsque le parent répond en donnant le biscuit à son enfant, ce dernier comprend que son geste lui permet non seulement de communiquer, mais aussi d’obtenir ce qu’il convoite. Par sa réponse, le parent traduit la signification du geste produit par l’enfant. Mais plus important encore, dans cette interaction, le parent va généralement commenter ce qu’il se passe, poursuit la spécialiste : « En disant à son enfant : “Ah, tu veux un biscuit, tiens, le voilà”, il lui permet d’élaborer une “contingence”, autrement dit une correspondance entre le mot “biscuit” et l’objet. » De cette manière, par des expériences multiples et répétées au quotidien, l’enfant va apprendre ses premiers mots, issus de son environnement direct.

L’entrée dans le langage est favorisée par ces opportunités et renforcée par les interactions avec son entourage. En effet, plus le jeune enfant pourra faire de liens entre des objets, des personnes ou des actions et des mots, plus il·elle pourra enrichir son vocabulaire. Pointer vers quelque chose lui fait comprendre le sens ou la fonction de ce quelque chose. Selon la littérature sur le sujet, il lui faut encore trois mois pour acquérir le mot correspondant.

Et les écrans, dans tout ça ?

Dans cette période d’acquisition du langage, rythmée par la gestuelle, les écrans sont-ils des perturbateurs ? C’est ce qu’ont souhaité savoir Nevena Dimitrova et son équipe au travers de leur projet de recherche. Celui-ci intègre des enfants âgés de 2,5 à 4 ans accompagnés de l’un de leurs parents. Cette question s’appuie sur de précédentes études ayant mis en évidence que les enfants entre 0 et 3 ans apprennent moins bien devant un écran que dans une interaction en face à face. Ce constat a d’ailleurs donné lieu au concept de « déficit vidéo ». Dans le projet lausannois, plusieurs tâches ont été proposées à l’enfant, soit en face à face avec l’investigateur·trice, soit via une tablette. Il·elle a d’abord été incité·e, de manière ludique, à produire des gestes. Il s’agissait par exemple de montrer son animal favori parmi ceux dessinés sur une image. Ensuite, sa capacité à comprendre des gestes a été mesurée dans une tâche de reconnaissance. Il fallait identifier sur une image un geste mimé par l’adulte, comme se brosser les dents. Les compétences en termes de production et de compréhension de la gestuelle ont ensuite été comparées dans la situation en face à face ou par appel vidéo. D’autres tâches concernaient l’évaluation de l’apprentissage de nouveaux mots. En parallèle, le parent a répondu à un questionnaire sur ses caractéristiques personnelles et devait indiquer le temps passé chaque jour sur écran par l’enfant.

Présence et attention des parents

À ce stade, le recueil des données est en cours et les résultats de cette recherche ne sont donc pas encore connus. L’analyse montrera si la communication via un écran représente, ou non, une entrave dans cette période préverbale, où la production et la compréhension des gestes sont fondamentales.

En attendant, les recommandations de l’OMS sont claires : les enfants de moins de 2 ans doivent, autant que possible, être tenus éloignés des écrans, qui les privent d’opportunités de communication avec leur entourage. De leur côté, et dans le même esprit, les parents devraient réduire au minimum leur usage numérique en présence des petit·es, car les écrans, par leur puissance d’attraction, absorbent toute l’attention. Or, la présence et l’attention des parents demeurent fondamentales pour saisir ces moments d’interactions gestuelles favorisant l’apprentissage de la communication et du langage chez l’enfant.