Les créations chorégraphiques conduites auprès de personnes invisibilisées – en institution de soin, de travail social ou de détention – sont peu documentées. Le projet de recherche Mouvements engagés s’intéresse à leur potentiel libérateur.

TEXTE | Matthieu Ruf

Les murs d’une prison, d’un foyer d’accueil ou d’un hôpital ne suscitent pas le même imaginaire dans l’esprit des passant·es que ceux d’un théâtre ou d’une école de danse. Pourtant, il n’est pas rare que des artistes y pénètrent pour rencontrer les personnes qui y sont accueillies ou détenues et les accompagner dans un processus de création artistique. C’est le cas d’Isabelle Ginot, professeure à l’Université Paris 8, qui travaille depuis vingt ans auprès de publics atteints du VIH, en situation de handicap ou, plus récemment, victimes de violences conjugales.

Depuis 2025, elle coordonne le projet de recherche Mouvements engagés à La Manufacture – Haute école des arts de la scène – HES-SO. Elle le fait en collaboration avec des équipes de la Haute école d’art et de design – Genève (HEAD – Genève) – HES-SO, de l’Université de Lausanne (UNIL) et de l’Association d’individus en mouvements engagés. L’objectif premier : mettre en commun les connaissances et les expériences d’artistes-chercheur·euses, de criminologues et de danseur·euses actifs dans la médiation, en France et en Suisse. Cela, afin de permettre une analyse plus fine de l’objet d’étude, soit les projets artistiques « socialement et corporellement engagés ».

Pendant plusieurs mois, des femmes détenues, incarcérées dans le quartier des longues peines de la prison des Baumettes à Marseille, ont suivi l’atelier du chorégraphe Angelin Preljocaj. Elles se sont ensuite produites sur scène à Aix-en-Provence et à Montpellier dans le cadre du Festival international de la danse. Ces images proviennent du documentaire Danser sa peine (2019) de Valérie Müller, qui raconte ce projet. | ©
DANSER SA PEINE DE VALÉRIE MÜLLER – CHRYSALIDE PRODUCTIONS, CAPTURES D’ÉCRAN VIMÉO

Éviter de devenir l’agent du système

Dans cette définition, l’intention de changement social est fondamentale, car il ne suffit pas d’animer un atelier de danse auprès de personnes marginalisées pour avoir un impact positif. « Les projets artistiques en institution sont soumis à une superposition d’injonctions parfois contradictoires, détaille Isabelle Ginot. Il y a les politiques culturelles, les politiques de santé, la réglementation de l’établissement… Le cahier des charges est complexe et l’artiste peut devenir l’agent d’un système sans le vouloir. » Ces interventions requièrent donc du tact et beaucoup d’écoute. « Dans ces lieux, on trouve souvent de la souffrance, non seulement chez les personnes concernées, mais aussi parmi le personnel, poursuit Isabelle Ginot. Le rôle de l’artiste n’est pas d’en ajouter. Comment apporter un soutien là où il est nécessaire, tout en créant un espace d’émancipation et de conscience critique ? »

Cette première étape de Mouvements engagés a permis un partage des pratiques, en particulier sur les difficultés rencontrées. Car les défis sont multiples. Quoiqu’encouragés sous la notion générale de médiation, ces engagements sont peu valorisés en termes de réputation artistique et de subventions publiques. Ces dernières sont encore souvent conditionnées à des critères qui relèvent du nombre de pièces déjà montées ou des dates et lieux de représentation prévus.

En outre, ce genre de projet exige une capacité d’adaptation permanente. Isabelle Ginot a participé récemment à une création chorégraphique avec des femmes ayant subi des violences à Montpellier et à Nantes. « Elles nous ont amenées à remettre en question beaucoup de nos plans, de nos idées à leur sujet. Certaines propositions les faisaient systématiquement décrocher. On s’est rendu compte que ce dont elles avaient besoin, c’était juste de danser les danses qu’elles aimaient. Bien plus que d’être déplacées vers d’autres pratiques et esthétiques. Nous devons apprendre à donner la priorité à leur désir. »

Tisser des liens par le mouvement

La démarche participative est centrale aussi pour Aurélie Stoll, membre de l’équipe de Mouvements engagés, collaboratrice scientifique à la Haute école de travail social Fribourg – HETS-FR – HES-SO et à l’École des sciences criminelles de l’UNIL. Cette chercheuse codirige par ailleurs un projet FNS Agora Danser pour demain, également en collaboration avec La Manufacture. Il se concrétise, entre autres, par une création avec la chorégraphe Myriam Gourfink qui réunit, dans une même troupe, chercheuses, intervenantes socio-judiciaires, membres de la société civile et femmes incarcérées à la prison de la Tuilière à Lonay (VD). « On apprend à se connaître, à danser ensemble, on se plante, on réessaie, raconte Aurélie Stoll. Le processus permet de mettre de côté pour un temps nos identités assignées. Les liens se tissent par le mouvement, pas au travers de nos positions sociales respectives. »

Cette assignation des personnes à une place subalterne – du fait de la structure des institutions, des règles en vigueur ou des rythmes de travail – a un impact sur les corps, souvent oubliés, négligés ou contraints, même dans les établissements de soin. Isabelle Ginot observe que, dans le meilleur des cas, les ateliers de danse permettent aux personnes participantes, mais aussi aux encadrant·es, de bénéficier d’un moment de liberté : « Elles peuvent alors faire l’expérience d’un corps dansant, qui continue à être le leur, mais qui n’est plus celui surveillé par la médecin, l’éducateur ou la gardienne. »

Ne pas exiger le spectacle

Selon Aurélie Stoll, les études scientifiques montrent que ces pratiques améliorent la santé physique et mentale, permettent de se reconnecter avec soi-même. Et partant, de reconstruire une confiance pour aller vers les autres et entrer en dialogue. Dans son domaine de recherche, c’est « un pas fondamental vers la société, car la sortie de la délinquance ne peut être le fait de l’individu seul. Les personnes qui ont connu la condamnation et la prison ont besoin d’un réseau capable de les accueillir ».

Mouvements engagés est désormais entré dans sa phase dite d’envergure, avec pour intention principale de ne pas théoriser « sur » les personnes qui vivent dans ces institutions, mais de co-construire les savoirs avec elles. « C’est important que ces projets leur permettent d’accéder à une certaine visibilité quand elles le désirent, illustre Isabelle Ginot. Mais quand elles ont pour priorité d’être protégées, ou n’en ont simplement rien à faire de se produire en public, il est essentiel que les besoins du travail artistique comme du travail de recherche ne viennent pas faire pression pour exiger d’elles un spectacle. »

Journal de bord multimédia et collectif du projet Mouvements engagés

Journal de bord multimédia et collectif du projet Mouvements engagés, hébergé dans l’application Les Cahiers de La Manufacture.

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