À Neuchâtel, des spécialistes en conservation ont reconstitué l’histoire d’une momie égyptienne rapportée en Suisse par un collectionneur tessinois à la fin du XIXe siècle. Ils·elles ont ainsi dévoilé le destin funéraire d’une femme décédée il y a 3000 ans.
TEXTE | Marco Danesi
Il était une fois une momie en 2021. Ou autour de 1887, ou encore bien avant, vers 850 av. J.-C. Ces trois dates sont autant de points de repère dans l’histoire de la momie de Ta-Sherit-en-Imen ou de « La petite du dieu Amon ». Aujourd’hui ressuscitée et en cours d’étude, après avoir été arrachée à sa première demeure égyptienne, elle devrait bientôt retrouver la paix éternelle au Kulturama, Musée de l’évolution humaine situé à Zurich.

La filière Conservation-restauration de la HE-Arc – HES-SO à Neuchâtel, avec plusieurs partenaires, est le moteur de ce long et minutieux travail de sauvetage pluridisciplinaire. Celui-ci comprend de nombreuses études scientifiques de la dépouille de cette femme de haut rang, décédée il y a près de 3000 ans d’un coup à la tête alors qu’elle était en pleine santé.
Acquisition par un collectionneur tessinois

Jusqu’en 2019, la momie reposait dans un local de la mairie de Brissago. Elle avait auparavant été exposée au public pendant une cinquantaine d’années dans le musée de cette localité tessinoise. Zaccaria Zanoli, collectionneur et hôtelier de la région, avait légué ses collections – dont la momie faisait partie – à sa commune d’origine en 1912. Il semble en avoir fait l’acquisition lors d’un voyage au Caire, probablement à la fin du XIXe. Il avait également, par curiosité, découpé le cartonnage et ouvert les bandages, en endommageant sérieusement et définitivement les pieds de la momie. Ils demeurent introuvables aujourd’hui.
Entreposée dans une caisse en bois après la fermeture du musée, la momie a continué de se dégrader au fil du temps. Voilà pourquoi, en 2019, la Municipalité a songé à l’assainir. Dans ce but, elle a sollicité Valentin Boissonnas, conservateur-restaurateur et maître d’enseignement à la HE-Arc Conservation-restauration. Constatant les dégâts importants et confronté aux réticences des musées suisses qui refusaient de l’héberger en l’état, le spécialiste a monté un projet de restauration et d’étude, intitulé DOA pour Daughter of Amun. Il a réuni pour cela un ensemble de partenaires, en plus de la HE-Arc : l’Office fédéral de la culture, la Ernst Göhner Stiftung de Zoug, la Hochschule der Künste de Berne, l’Institute of Evolutionary Medicine de l’Université de Zurich et le Kulturama à Zurich. « Un partenariat a également été conclu avec le Ministère égyptien du tourisme et des antiquités, souligne Valentin Boissonnas. Il n’est pas pour autant prévu de restituer la momie au terme du projet. Les autorités sur place ne le souhaitent d’ailleurs pas. Au contraire, elles sont reconnaissantes du soin qui est apporté à leur patrimoine dispersé. »
Soins et analyse dans les moindres détails
Les opérations concrètes ont pu commencer en mars 2021. Avant de la déplacer à Neuchâtel, il a d’abord fallu stabiliser la momie à Brissago. Ensuite, l’équipe de Valentin Boissonnas a pu commencer à en prendre soin tout en l’étudiant dans les moindres détails. On a fouillé dans son passé et dans les plis de son corps imprégné de résine. La tomographie – technique d’imagerie médicale qui permet de visualiser des coupes du corps humain sans avoir à les réaliser physiquement – a été utilisée pour sonder les voûtes du squelette. On s’est intéressé aux tissus des bandages, aux matériaux qui constituent le cartonnage renfermant la momie. Au cours des travaux et analyses, on a découvert qu’elle avait été restaurée avant son départ d’Égypte afin de la rendre plus attractive pour le marché européen des antiquités. Elle reçut, notamment, un nouveau visage stuqué. Celui-ci provenait d’une momie datant de la période ptolémaïque (305 à 30 av. J.-C.).


Ce travail, remarque le professeur, a fini par ressembler à « une enquête de police ». Les investigations ont été réalisées avec des instruments recourant à des technologies de pointe. La momie et son cartonnage ont été passés au scanner, modélisés en 3D. Les couches picturales ont été étudiées à l’aide de microscopes optiques et électroniques à balayage. « La datation au carbone 14 a permis d’établir que cette femme avait vécu au milieu du IXe siècle av. J.-C. et que le cartonnage datait de la même époque », précise Valentin Boissonnas. Elle serait décédée à environ 35 ans. Quasi miraculeusement, mais surtout grâce à la tomographie et à l’art de la reconstruction faciale utilisé par la science forensique, les chercheur·euses ont pu reconstituer une image saisissante du visage de la défunte.
Retour dans l’outre-monde
L’étude et la conservation de la momie achevées, le cartonnage va prochainement être étudié et restauré. Par la suite, l’ensemble rejoindra l’exposition permanente du musée Kulturama, où il sera présenté au public dans son contexte culturel et religieux. La momie de la petite d’Amon, cependant, ne sera plus visible : elle sera replacée dans son sarcophage, à l’abri des regards. Avant de sombrer dans son sommeil éternel à Zurich, un ultime voyage l’attend encore : la commune de Brissago, en effet, a demandé à pouvoir l’exposer une toute dernière fois.

