Les femmes pratiquant un sport, qu’il soit de compétition ou non, sont confrontées à beaucoup d’injonctions et paradoxes. Cet article propose d’en analyser quelques-uns avec le regard de spécialistes des questions de genre.

TEXTE | Geneviève Ruiz

En 2024, le Comité d’organisation des Jeux olympiques de Paris s’est engagé officiellement pour l’égalité des sexes dans le sport. Pour la première fois dans l’histoire de cette compétition, autant de femmes que d’hommes y ont participé. Le chemin parcouru depuis les Jeux olympiques (JO) de Paris de 1900, lors desquels les femmes ont été autorisées à concourir pour la première fois dans cinq sports, a cependant été long et pour le moins semé d’embûches. « Les Jeux olympiques doivent être réservés aux hommes, le rôle des femmes doit être avant tout de couronner les vainqueurs. Leur présence est inintéressante, inesthétique et incorrecte », avait déclaré le fondateur des JO Pierre de Coubertin (1863-1937). « Et ce n’est pas anecdotique, indique Clothilde Palazzo-Crettol, spécialiste en études de genre et professeure à la HES-SO Valais-Wallis – Haute École et École Supérieure de Travail Social – HESTS. Cette déclaration symbolise comment la majorité des institutions qui gèrent le sport encore actuellement se sont bâties autour d’un certain idéal de virilité sportive de l’homme blanc hétérosexuel. » Les femmes et les autres minorités en étaient exclues, notamment sur la base de croyances prétendant les protéger de la dangerosité du sport et sur le maintien de leurs fonctions reproductives.

Des idées qui perdurent : « Elles ont été invoquées jusqu’en 2014, lors de l’introduction du saut à ski féminin aux JO de Sotchi, rappelle Clothilde Palazzo-Crettol. Les mêmes arguments ont été entendus pour l’haltérophilie ou le lancer du marteau en 2004. Ce qu’on peut dire, c’est que chaque entrée des femmes dans un sport aux JO a été l’objet d’un dur combat. Il est en lien avec des formes sévères de contrôle sur le corps des femmes. »

De manière générale, le domaine du sport reste traversé par de multiples inégalités. En 2020, une étude parue dans le magazine Forbes indiquait que parmi les 100 athlètes les mieux payés au monde, deux étaient des femmes. Selon l’Unesco, seulement 4% de la couverture médiatique sportive mondiale est consacrée aux femmes. Oxfam France rapporte de son côté que 87% des propos abusifs repérés sur les réseaux sociaux pendant les JO de Tokyo en 2021 visaient des femmes : 29% relevaient du sexisme, 26% du racisme et 9% de la transphobie. Environ 55% des athlètes féminines rapportent avoir été victimes de harcèlement ou d’abus sexuels au cours de leur carrière.

Le changement de paradigme annoncé lors des JO de 2024 représente donc un pas en avant. Mais, pour Clothilde Palazzo-Crettol et certaines de ses collègues spécialisées en études de genre, pour positive que soit cette nouvelle parité, elle ne suffit pas à déjouer les nombreux obstacles et paradoxes que rencontrent les femmes dans leur pratique du sport. En 2024, ces chercheuses ont consacré un dossier de la revue Nouvelles Questions Féministes à l’exploration de cette question 1Bertho B., Couchot-Schiex S., Nada E., Palazzo C., Féminisme aux risques du sport, in Nouvelles Questions Féministes, Vol. 43/1, 2024. Elles y proposent des alternatives au « récit hégémonique » véhiculé par les instances sportives mondiales.

Légende du tennis, Billie Jean King a été la première athlète féminine, tous sports confondus, à gagner plus de 100’000 USD en une saison, en 1971. Durant sa carrière, elle s’est aussi engagée pour l’égalité femmes-hommes. En 1973, elle a relevé le défi lancé par le champion de tennis retraité Bobby Riggs, qui affirmait que le tennis féminin était inférieur à celui des hommes. Billie Jean King l’a battu lors d’un match suivi par des millions de téléspectateur·trices, intitulé Battle of the Sexes. Cet événement est devenu un symbole de l’égalité dans le sport. | © BETTMANN / GETTY IMAGES

Questionner la naturalisation de qualités sportives corporelles

L’un de leurs premiers constats est que le sport, majoritairement organisé en catégories « hommes » et « femmes », représente un haut lieu de reproduction d’une hiérarchisation sexuée des corps et des personnes. Cette vision binaire repose sur l’exagération et la mise en visibilité de certaines différences biologiques considérées comme naturelles : faiblesse des femmes ou puissance des hommes. Il s’agit là d’une « essentialisation » 2L’essentialisation désigne un processus qui consiste à transformer des caractéristiques observées, des constructions culturelles ou des comportements variables en une « essence » fixe, immuable et innée. Dans le cas du sport, certains traits, comme la force physique, la rapidité ou la grâce, sont présentés comme des vérités biologiques absolues et exclusives, uniques pour chaque sexe. Ce processus ignore les personnes intersexes, non binaires, ou toutes celles qui ne correspondent pas aux stéréotypes dominants. de certaines qualités qui donne l’illusion que la binarité de genre est universelle et indépassable.

« Mais pour les sciences humaines, les corps et leurs usages sont modelés et construits par des rapports sociaux, précise Béatrice Bertho, professeure à la Haute école de travail social et de la santé Lausanne – HETSL – HES-SO. En termes de performance physique potentielle, le sexe ne représente qu’un des facteurs biologiques en jeu à côté de l’âge, du poids ou de la capacité pulmonaire par exemple. C’est surtout l’entraînement, physique et psychique, auquel on soumet les personnes dès leur plus jeune âge qui va être déterminant pour les résultats. » Les différentes pratiques sportives socialement prônées pour les filles ou les garçons vont notamment entraîner l’acquisition de compétences corporelles différenciées : la grâce et la finesse pour les femmes, la puissance et la musculature pour les hommes.

Prouver qu’on est une femme féminine

Le dossier de Nouvelles Questions Féministes relève une autre problématique. Les pratiques sportives placent d’emblée les femmes face à des injonctions paradoxales : être performantes sur les terrains, tout en répondant à une féminité normative. Pour participer aux compétitions, les femmes doivent tout d’abord « prouver » qu’elles sont bien des femmes en passant des tests génétiques. « Cela montre le biais masculiniste des instances sportives, observe Béatrice Bertho. On ne va jamais tester un homme sur sa virilité, sa masculinité, vérifier qu’il a suffisamment d’hormones pour entrer en compétition. Alors que les femmes, sous prétexte de protéger la catégorie « femme », on va les challenger sur leur féminité. On va les remettre en question parce qu’elles sont trop musclées, trop fortes, trop rapides, qu’elles ont une expression de genre trop masculine. »

L’autre injonction qui pèse sur les femmes, c’est de rester « féminine » ou « esthétique » en fonction de certains stéréotypes. En s’entraînant pour certains sports, elles risquent de développer une musculature qui va à l’encontre de ces exigences. Comment dès lors conjuguer la performance avec ces critères ? La pression est d’autant plus forte que les sponsors et les fédérations exigent de leurs athlètes féminines des tenues valorisant une image sexuée de leur corps. « En clair, le message c’est “OK, vous voulez faire du sport, mais à condition que vous restiez une vraie femme, c’est-à-dire “sexy”, avec de jolis ongles et de belles jambes”, relève Clothilde Palazzo-Crettol. La pression est très forte, il n’y a qu’à observer l’intensité de débats, par exemple en tennis, pour savoir si elles portent la jupette ou si elles ont le droit de mettre un short, ou encore de jouer les bras nus. On observe aussi une forte pression médiatique, avec de nombreux commentaires “hors terrain” – qui ne sont pas liés à la performance sportive – à propos des athlètes féminines : sur leurs caractéristiques physiques ou sur leur maternité. »

Les limites imposées de la socialisation sportive des filles

Au-delà des institutions et de la compétition, les pratiques sportives des filles sont aussi forgées par leur environnement social, éducatif et familial. « On observe dès la crèche que les garçons sont stimulés à explorer leur environnement en bougeant, alors que les filles sont plutôt incitées à des activités calmes à l’intérieur, souligne Béatrice Bertho. Cela explique la tendance des filles à restreindre les mouvements et l’occupation spatiale par la suite. » De manière générale, le rôle du travail social n’est pas non plus anodin dans cette socialisation, relève Clothilde Palazzo-Crettol, car « le sport comme outil éducatif est peu questionné dans une perspective de genre, et ce, dès la prime enfance. »

Des travaux de sociologie ont illustré cette intégration des normes sociales de genre jusque dans les corps. Ils ont montré par exemple que les femmes n’utilisaient que leur avant-bras pour lancer une balle, alors que les hommes mobilisaient tout le haut de leur corps. En raison des exigences esthétiques qui pèsent constamment sur elles et du statut de leur corps comme objet, les femmes incorporent aussi « un regard masculin » – imaginaire ou réel –, qui fait qu’elles se regardent faire depuis l’extérieur au lieu d’être dans l’action. « On observe une vraie autocensure des femmes par rapport à la présentation de leur corps dans l’espace public, remarque Clothilde Palazzo-Crettol. Elles ont peur de transpirer, que leur pantalon glisse, elles sont constamment sur leurs gardes, en train de surveiller leur apparence. Donc forcément, elles bougent différemment. Dans les espaces sportifs non mixtes, elles se montrent plus libres. »

Les deux expertes interrogées rapportent que les recherches sur le terrain montrent que la majorité des filles cesse le sport après la puberté. « Avant cela, elles pratiquent autant le sport que les garçons, explique Béatrice Bertho. Mais au-delà d’environ 12 ans, les statistiques indiquent une baisse importante de leurs activités. L’explication est bien sûr multifactorielle : pressions familiales, infrastructures sportives peu accueillantes et motivantes, crainte de ne pas coller aux normes de féminité, ou encore peur de la violence dans l’espace public. »

Regarder aussi du côté des garçons

Malgré ces obstacles, certaines filles continuent de pratiquer un sport au-delà de l’adolescence. Le potentiel émancipateur d’une activité physique, notamment en termes de développement de l’autonomie, est par ailleurs étayé par la recherche. « Beaucoup de filles et de femmes ont envie de faire du sport dans les institutions telles qu’elles sont organisées actuellement, observe Béatrice Bertho. Elles ne souhaitent pas toutes remettre en question la compétitivité, elles veulent pratiquer le sport à égalité avec les garçons, selon les mêmes critères et avec les mêmes finalités. Certaines d’entre elles sont fières de leurs performances et de leurs muscles, elles représentent un autre type de féminité. »

Pour la professeure cependant, cela ne doit pas empêcher d’affirmer que le sport actuel est organisé selon certaines valeurs et catégories et que d’autres paradigmes pourraient coexister, moins orientés sur la performance ou la compétition, « notamment si on écoutait davantage la majorité des filles et aussi certains garçons ». Et dans ce domaine, les politiques et les institutions peuvent agir. Il faut repenser les espaces sportifs, les clubs et les infrastructures pour les rendre aussi accessibles aux filles et aux minorités. « Nous savons que ces mesures ont un impact, comme l’a montré la sociologue Solène Froidevaux, présidente de l’Observatoire du sport populaire, dans une conférence donnée en mars 2026. On ne peut plus prétendre que les choses sont immuables ! Et regardons aussi du côté des garçons. Eux aussi ont quelque chose à gagner dans ces évolutions qui font de la place aux filles : déconstruire des liens parfois toxiques entre compétition, agressivité et masculinité et proposer d’autres récits possibles en lien avec l’activité physique. »


Comment encourager la participation des filles

« En termes d’activités sportives et de loisirs, on assiste à la “disparition” des filles à l’adolescence, observe Béatrice Bertho, professeure à la HETSL. En 2019, un groupe d’animatrices socioculturelles lausannoises et de chercheuses a entamé une réflexion sur ce sujet. Elle a mené à la constitution du Réseau professionnel romand genre & jeunesse, dont l’objectif est de mieux comprendre les obstacles à la participation des jeunes femmes et des minorités sexuelles et de genre, ainsi que de réfléchir aux pratiques qui la soutiennent. « Avec les connaissances actuelles, on ne peut plus se contenter de dire qu’elles ne veulent pas ou que c’est inéluctable, relève Béatrice Bertho. Certaines personnes que nous avons rencontrées montrent que des solutions existent. »

Afin de les rendre visibles, des chercheuses sont allées à la rencontre de professionnel·les et de bénévoles qui réfléchissent à ces questions. Elles ont aussi recueilli les expériences de jeunes femmes. Dans la brochure publiée en lien avec ce projet, intitulée Encourager la participation des filles dans les activités de jeunesse, on trouve une série de témoignages, comme celui de cette entraîneuse de skateboard qui organise des sessions réservées aux filles car « la non-mixité fait tomber pas mal de pression. Je sens les participantes quand même plus à l’aise, surtout au début. Ensuite, plus elles améliorent leur niveau et plus elles osent aller à l’extérieur (…). Dans les skate parks, les garçons ou les personnes plus expérimentées peuvent avoir des attitudes non verbales intimidantes. Il y a souvent un rapport de force qui se joue. »

Ou celui de cette animatrice socioculturelle qui a développé un « espace filles » dans un centre de loisirs pour leur permettre de pratiquer la boxe. « J’ai créé un lien avec des jeunes filles autour du fait que je pratiquais la boxe, et elles ont exprimé la volonté de reprendre le sport, de travailler sur leur apparence physique… Mais elles souhaitaient surtout avoir un espace pour elles, “sans que les mecs nous matent (…)”. Elles n’osaient pas pratiquer du sport avec les garçons. » Ce cours de boxe réservé aux filles accueille désormais plusieurs dizaines de participantes par session.


Trois questions à Chantal Bournissen

Pour rendre le sport plus inclusif, il faut, sans surprise, plus de formation et de moyens, selon cette professeure à la HES-SO Valais-Wallis – Haute École et École Supérieure de Travail Social – HESTS.

Quels sont les principaux enjeux en termes d’inclusivité dans le sport actuel ?

© BERTRAND REY

CB Avant toute chose, il faut comprendre les spécificités du sport, cette pratique sociale qui met en scène les corps. Le trait dominant du sport de compétition est qu’il s’agit d’un spectacle médiatisé et orchestré par de puissants acteurs politiques et économiques. Pour qu’il ait lieu, il doit reposer sur l’incertitude du résultat, qui passe notamment par la performance et la catégorisation. Dès lors, cet univers n’est pas particulièrement inclusif, même si des améliorations sont possibles. Cela étant, l’inclusion ne signifie pas nécessairement l’absence de catégories. Et le sport ne se résume pas à la compétition.

Serait-ce davantage au niveau des clubs qu’il faudrait prôner l’inclusivité ?

Les grands clubs, certains le font déjà, peuvent en effet proposer des sections moins compétitives et ouvertes à divers types de personnes. Mais ces structures reposent beaucoup sur le bénévolat. Or pour accueillir, par exemple, des personnes en situation de handicap, il faut avoir des compétences et certaines infrastructures. Cela nécessite d’investir dans la formation et de posséder des moyens financiers.

Concrètement, comment faire pour amener vers le sport les nombreux publics qui en sont actuellement exclus ?

Il n’y a pas de recette toute faite. Ce public est très diversifié. On peut mentionner, notamment, des jeunes femmes qui – en raison de certaines structures – ne se sentent pas à l’aise dans la pratique sportive, les personnes en situation de handicap physique ou cognitif, des personnes issues de la migration, des hommes ne correspondant pas aux stéréotypes de la masculinité, ou encore des personnes LGBTQIA+. Il s’agit de diversifier l’offre sportive en proposant un éventail suffisamment large d’activités, déclinées dans différents contextes sociaux et modalités d’organisation, par exemple en mixité ou en non-mixité, avec ou sans compétition. Certaines activités physiques ne sont pas accessibles à tous·tes, il faut adapter les règles, les objectifs, les valeurs mobilisées… Le sport a ceci de particulier qu’il peut être source du meilleur comme du pire : être bon pour la santé ou fragiliser le corps, développer ou au contraire altérer l’estime de soi, favoriser la solidarité ou à l’inverse, les comportements violents. Dans le cadre de recherches que j’ai menées avec des collègues sur les activités sportives organisées dans les institutions socio-éducatives, nous avons constaté que, parfois, les activités sportives renforçaient les discriminations et les exclusions, alors que leurs objectifs initiaux étaient tout autres. Pour éviter ses travers, le sport doit être pensé. C’est pourquoi l’auto-réflexivité et la formation des professionnel·les sont si importantes. Rendre le sport inclusif, c’est permettre à chacun·e d’appartenir à la grande famille du sport et de le pratiquer selon ses envies, ses besoins et ses possibilités.

Le CIO rétablit les tests génétiques de féminité pour les JO 2028

Reportage RTS sur le rétablissement des tests génétiques de féminité pour les JO 2028 par le CIO (26 mars 2026).

https://www.rts.ch/sport/2026/article/voici-le-titre-seo-propose-le-cio-impose-des-tests-genetiques-pour-les-epreuves-feminines-aux-jo-2028-29194979.html