Une équipe transdisciplinaire issue des arts, de l’anthropologie et de la biologie a exploré les mouvements des écosystèmes qui naissent où la glace se retire. Un regard curieux, tourné vers ce qui émerge.
TEXTE | Gregory Wicky
C’est une petite algue d’eau douce qui se développe presque uniquement dans les torrents de montagne. Elle s’appelle Hydrurus foetidus et tisse des filaments qui ondulent au gré du courant, colorant parfois de vert les ruisseaux. L’organisme est une énigme pour les biologistes. Comment ce modeste straménopile parvient-il à résister aux courants et à prospérer dans des eaux pauvres en nutriments ? À Sion, les chercheur·euses du Centre de recherche en environnement alpin et polaire de l’EPFL (Alpole) tentent de percer ses secrets.
Mais Hydrurus foetidus n’intéresse pas que les biologistes. En Suisse, son développement coïncide avec le réchauffement climatique, et plus précisément le recul des glaciers. Car derrière la catastrophe bien réelle que représente la fonte des glaces, les espaces libérés voient apparaître des formes de vie inédites : algues, microbes, mousses, insectes pionniers. Les scientifiques parlent d’« écosystèmes émergents », parfois même de freakosystems : des milieux qui n’existaient pas auparavant, où de nouvelles relations biologiques se mettent en place presque sous nos yeux.
Ces mouvements entre disparition et émergence fascinent depuis longtemps Jill Gasparina, professeure assistante à l’École de design et Haute école d’art – EDHEA – HES-SO à Sierre. L’historienne de l’art a codirigé Déserts de glace, oasis de vie, un projet lancé par Jelena Martinovic, responsable de l’Institut en arts visuels. Celle-ci a réuni autour de ce thème des biologistes et des biochimistes d’Alpole, des anthropologues de la HES-SO Valais-Wallis – Haute École et École Supérieure de Travail Social – HESTS, ainsi que des artistes associés à l’EDHEA. « L’objectif n’était pas seulement de documenter la démarche scientifique, mais aussi d’inventer des manières d’observer ces écosystèmes, de les raconter et d’en imaginer les futurs, explique Jill Gasparina. Nous avons développé une méthodologie qui croise observation de terrain, enquête et création artistique. »

Comprendre ce qu’engendre la perte des glaciers
Le projet a donné lieu à une kyrielle d’œuvres, qui seront présentées ou publiées courant 2026 (lire encadré). Jill Gasparina part d’un diagnostic puissant : « Nous savons que les glaciers fondent. Cette prise de conscience est terrible, mais elle a déjà eu lieu. Les images de catastrophe, ces “avant-après” que nous avons tous·tes vus et revus, sont tellement spectaculaires qu’elles bloquent notre capacité d’agir. Nous avons souhaité sortir de cette posture centrée sur la déploration : il ne s’agit pas de nier la perte, mais de comprendre ce qu’elle engendre. »
L’équipe d’Alpole, menée par Tom Battin, spécialiste des écosystèmes d’eau douce, a donc ouvert ses portes aux artistes et aux anthropologues. Ils·elles ont été intégrés depuis la collecte des micro-algues au pied des glaciers jusqu’aux manipulations en labo. Déserts de glace, oasis de vie s’est élaboré autour de cette rencontre. « Nous nous sommes intéressés à la façon dont le savoir est construit, poursuit Jill Gasparina. Il ne s’agissait pas de fusionner les disciplines, mais de les faire coexister. Pour que chaque pratique puisse déplacer le regard des autres sans chercher à s’y substituer. »
Viviane Cretton et Alexandre Savioz, de la HESTS, incarnent le volet anthropologique du projet. « Nous sommes partis d’une approche ethnographique, explique Viviane Cretton. Nous voulions observer ce que font concrètement les scientifiques, voir la science en train de se faire : les gestes, les protocoles, les discussions. » Mais la présence des artistes – et c’était l’un des défis – a élargi l’exercice. « Il y avait ce pas de côté : observer des scientifiques observés par des artistes, suivre des artistes qui suivent des scientifiques. Nous avons noté que certains scientifiques étaient presque plus artistes dans leur manière de parler du vivant, et certains artistes très scientifiques dans leur méthode ! »
Au fil du temps, Hydrurus foetidus est devenue un personnage, « témoin, actrice, catalyseur du projet », selon Viviane Cretton. L’équipe a choisi de lui confier le point de vue narratif d’un article à paraître. L’algue y raconte les diverses scrutations et triturations subies. « Nous avons inversé le regard : que se passe-t-il si c’est elle qui observe les scientifiques, les artistes et les anthropologues ? »
Comment vivre dans un monde en transformation
Ce déplacement ne consiste pas seulement en une astuce littéraire. Il s’inscrit dans une approche des sciences humaines qui ne place plus systématiquement l’humain au centre de la pensée. « On l’appelle le post-humanisme ou l’écologie “plus-qu’humaine”, explique Viviane Cretton. On y étudie notamment les relations d’interdépendance entre les humains, les autres êtres vivants et leurs milieux, en observant comment ils coexistent et se transforment mutuellement. »
Jill Gasparina prolonge : « Il existe aujourd’hui tout un champ de science-fiction climatique passionnant, qui n’est pas forcément du côté de l’apocalypse. L’enjeu ne consiste plus à annoncer la catastrophe, mais à imaginer comment vivre dans un monde transformé et en transformation. Car nous nous trouvons déjà dans un second mouvement : de nouveaux écosystèmes apparaissent après les glaciers, et ils sont immédiatement menacés. » L’historienne de l’art voit aussi dans cette démarche une manière de renouer avec une tradition naturaliste longtemps présente dans les Alpes : décrire le vivant, l’arpenter, le représenter, sans séparer radicalement savoir scientifique et expérience sensible. Pour Viviane Cretton aussi, cette attention déplace le regard du seul récit de perte vers ce qui surgit dans les marges, les interstices : « Quand quelque chose meurt, autre chose émerge : il faut porter le regard sur cette dynamique. Dans notre rapport aux paysages des Alpes, cela permet aussi de recréer de la symbolique, presque du sacré. »
De l’hydroféminisme au voyage sonore microscopique
Le projet Déserts de glace, oasis de vie a donné lieu à une multitude de productions artistiques, à découvrir courant 2026. Jill Gasparina en a tiré Le Verdissement des Alpes, un livre ébouriffant mêlant photos de terrain, images choisies par l’artiste Pauline Julier, essais et textes de fiction. Dans un autre texte à paraître, l’artiste et chercheuse Caterina Giansiracusa appréhende le glacier comme un corps de glace, dans un courant proche de l’écoféminisme (mouvement qui établit un lien direct entre l’exploitation de la nature et l’oppression des femmes par le système patriarcal, ndlr) ou de l’hydroféminisme (notion émergente introduite en 2012 par la philosophe Astrida Neimanis, qui permet de repenser le corps féminin à travers l’élément liquide et de l’étendre ainsi au-delà des espèces et des catégories biologiques, ndlr).
Le projet visitera aussi les espaces d’exposition : Arnaud Dezoteux en a tiré trois sculptures augmentées par projection vidéo, conçues « comme des autels à la fois mémoriels et prospectifs » : centrifugeuses de laboratoire, algues et paysages alpins y cohabitent dans une accumulation volontairement instable.
Le son est également exploré. Avec Goutte, une composition d’une douzaine de minutes, Alain Renaud propose une œuvre immersive liant les paysages sonores aux éléments microscopiques, pour « un voyage sonore à travers les différentes couches de l’environnement ». La céramiste Michèle Rochat, elle, s’approche au plus près du vivant : ses Petites Sirènes, macrophotographies d’algues prises entre deux plaques de verre, tiennent à la fois du spécimen scientifique et de l’objet précieux. Comme si l’infiniment petit devenait relique.
Goutte
Goutte, Composition sonore d’Alain Renaud, 2025.
https://drive.google.com/file/d/1QV985vGKgls9iqlMxjxoBSSkKbF7WZl3/view
Inverted: Coffee break ; Inverted: Algae control balls ; Inverted: Benedict 1671
Vue d’ensemble des trois mappings sur sculptures d’Arnaud Dezoteux : Inverted: Coffee break ; Inverted: Algae control balls ; Inverted: Benedict 1671, 2025.
https://drive.google.com/file/d/1X828QBtrbbUG_Yf7IC33VF2uE87rbNNC/view
Le Verdissement des Alpes
Gasparina J. et Julier P., Le Verdissement des Alpes, édhéa, 2025.
https://drive.google.com/file/d/1SH7BnmC1PBrdx34XTuTuLxwq__ZpiDiu/view

