Pourquoi marchons-nous si peu ? Comment certaines personnes réussissent-elles à intégrer plus d’une heure de marche dans leur quotidien ? Le spécialiste en santé publique Derek Christie a consacré plusieurs recherches à ces questions.
TEXTE | Geneviève Ruiz
La répartition de la marche quotidienne dans la population suisse est tout sauf homogène. Dans une journée donnée, une majorité de personnes ne marche pas du tout, ou alors très peu 1Un jour donné, 38 % de la population suisse ne marche pas du tout dans l’espace public et 27 % parcourt moins de 2 km. Source : Christie D. et al., Positive association of walking with the use of public transport in Switzerland, EPFL, 2015. dans l’espace public. Seul un petit pourcentage de gens atteint les 5 km quotidiens, distance au-delà de laquelle les statistiques chutent. Ces données, issues du Microrecensement mobilité et transports de l’Office fédéral de la statistique, ont alimenté les recherches de Derek Christie, professeur à la Haute école de santé Fribourg – HEdS-FR – HES-SO. Ce spécialiste en santé publique, qui a au préalable travaillé pour le canton de Genève et pour l’OMS, a cherché à comprendre pourquoi on marchait si peu et où pouvaient se trouver les facteurs de motivation pour inverser la donne. Il a notamment consacré sa thèse 2Christie D., Frequent walkers: from healthy individual behavior to sustainable mobility futures, EPFL, 2018. à l’étude des personnes marchant plus de 5 km presque tous les jours de la semaine – et pas uniquement les week-ends – qu’il a nommées frequent walkers. Il collabore actuellement à des projets en lien avec la marche chez les personnes âgées.
Quel est l’intérêt d’étudier les personnes qui marchent beaucoup, alors qu’elles sont minoritaires ?
Ce groupe représente en effet entre 2 et 10 % de la population en Suisse. Mais il s’agit de personnes qui, volontairement, déploient un comportement favorable à leur santé. Celui-ci pourrait contribuer à la santé collective en remplaçant des moyens de transport plus bruyants, plus polluants ou plus accidentogènes. Des revues de littérature ont montré que les personnes qui marchent beaucoup n’avaient pas encore été étudiées. La plupart des recherches sur la marche étaient consacrées aux personnes souffrant de maladies chroniques ou en situation de handicap. D’où l’idée de renverser ce paradigme en menant des investigations au sujet des personnes en relativement bonne santé.

Qu’est-ce qui motive à marcher plus de 5 km par jour ?
Nous avons recruté 49 frequent walkers de Suisse romande, âgés de 48 ans en moyenne, dont 52 % de femmes. Puis nous les avons équipés d’un GPS et avons mené des séries d’entretiens. Les résultats ont montré que ces personnes marchaient le plus dans les centres-villes et qu’elles le faisaient d’abord pour se déplacer et moins pour le loisir. La santé, le bien-être ainsi que le plaisir simple d’évoluer dans l’espace public ont ensuite souvent été évoqués. Au-delà, elles ont peu de caractéristiques communes, il ne s’agit pas d’une tribu. La plupart ne connaissent pas d’autres frequent walkers.
Le plaisir de marcher est-il lié à la qualité des environnements urbains ?
Beaucoup de frequent walkers interrogés ont mentionné des paysages et des impressions sensorielles comme faisant partie de leur expérience : sentir le vent sur sa peau, observer les arbres d’un parc, admirer de jolies façades… Mais cela n’est pas apparu déterminant dans leur motivation. Ce qui contredit les études qui mettent en avant l’indice de « marchabilité » d’un lieu comme facteur prépondérant. Cet indice évalue la facilité avec laquelle les personnes peuvent se déplacer à pied dans un territoire. On y analyse le nombre de connexions entre les rues, la présence de trottoirs, la circulation, la pollution ou encore la sécurité réelle ou perçue. Ces éléments comptent, mais la majorité des personnes ayant participé à notre étude étaient obligées d’évoluer dans des lieux plutôt pollués et bruyants pour rejoindre leur destination.
Qu’est-ce qui différencie ces personnes qui marchent des autres ?
C’est le grand enjeu pour la promotion de la santé, qu’il s’agisse de la marche ou d’autres comportements comme arrêter de fumer : comprendre les portes d’entrée vers de nouvelles habitudes et les facteurs qui permettent de les pérenniser. Notre échantillon ne nous a pas permis d’identifier ces paramètres. Mais certaines trajectoires individuelles sont parlantes : il y avait par exemple cette cinquantenaire, auparavant sédentaire, qui a commencé à participer à des sessions de marche nordique dans son quartier. Alors qu’un cours avait été annulé, elle a décidé de marcher seule. Elle a ensuite découvert qu’elle pouvait sans problème accéder au centre-ville depuis chez elle. Cela a été le point de départ pour qu’elle effectue la majorité de ses trajets à pied. Un jeune homme du groupe avait de son côté reçu un podomètre pour Noël. Il s’est pris au jeu, puis a commencé à se déplacer de plus en plus souvent en marchant.
Il faut préciser que ces portes d’entrée ont fonctionné parce que ces personnes possédaient des compétences préalables, notamment d’organisation et d’orientation. Et bien sûr, la capacité physique de marcher longtemps.

Y a-t-il des infrastructures qui fonctionnent comme portes d’entrée vers la marche ?
Les infrastructures visant à soutenir la marche peuvent comprendre des passerelles, des signalisations ou des passages sécurisés. Souvent, elles ne fonctionnent pas si les parcours sont conçus de manière trop top-down, sans prendre en compte les habitudes des usager·ères. La psychologie des piéton·nes et leur perception de l’environnement n’est pas la même que celle des cyclistes ou des automobilistes. Ils·elles s’avèrent sensibles aux obstacles ou à une pente, par exemple. À Lausanne, notre échantillon – de façon presque unanime – n’appréciait pas la rue du Petit-Chêne, pourtant partiellement piétonne. Les personnes allaient jusqu’à faire un détour par une rue au trafic dense pour l’éviter.
On dit parfois qu’il existe une « ligne du désir » chez les marcheur·euses. Elle a sa logique propre. Pour la découvrir, certains aménagistes laissent le terrain d’un futur parc sans marquage et attendent que les chemins se forment naturellement. Afin d’être efficaces et d’inciter à la marche, les infrastructures piétonnes devraient être conçues sur la base des flux existants.
Vous collaborez à des projets sur la marche des personnes âgées. Que pouvez-vous observer ?
À Fribourg, dans le quartier de Pérolles, nous avons mené un projet en tandem avec la Haute école d’ingénierie et d’architecture de Fribourg – HEIA-FR – HES-SO. Celui-ci s’est intéressé aux raisons qui font que certaines personnes âgées ont de la peine à sortir de leur immeuble : marches d’escalier trop nombreuses ou raides, poignée de porte impossible à tourner avec une seule main, porte trop lourde ou main courante manquante…
Dans le cadre d’un autre projet piloté par Isabel Margot-Cattin, professeure à la Haute école de travail social et de la santé Lausanne – HETSL – HES-SO, intitulé Dementia-inclusive Spaces for Community Access, Participation, and Engagement (DemSCAPE-VD), nous avons identifié les caractéristiques de l’environnement bâti favorables à la mobilité des seniors vivant avec ou sans démence. Nous avons suivi leur quotidien à Yverdon-les-Bains et à Bussigny et mené des entretiens. Des analyses des transitions de mobilité et de leurs conséquences chez les seniors – comme la perte du permis de conduire ou de l’accès aux transports publics – ont encore été réalisées avec Building Opportunities for Participation and Accessibility through Lifelong Community Mobility (Bopalim), une action du programme European Cooperation in Science & Technology (COST).
Certaines de ces études sont en cours, mais ce que j’observe est que pour promouvoir la marche de manière efficace chez les personnes âgées, il faut prendre en compte toute la chaîne d’un déplacement, du domicile jusqu’à la destination finale. L’importance de certains micro-aménagements est capitale : par exemple la qualité du sol, de même que l’emplacement des passages piétons ou des arrêts de bus. Un problème a priori mineur dans un de ces éléments fait qu’une personne ne peut plus rejoindre le tea-room d’en face ou ne parvient plus à se rendre chez le médecin. Cela conduit à son isolement, à sa sédentarisation, voire à un placement en EMS.
Selon vous, les infrastructures pour la marche restent pourtant le parent pauvre des politiques de mobilité.
Peu de politiques publiques s’adressent directement aux marcheur·euses. Il s’agit pourtant du mode de déplacement le plus écologique. Il est plus inclusif que le vélo et ne nécessite pas l’achat d’équipement. Je l’ai déjà mentionné : en Suisse, la majorité des personnes qui marchent le font en ville. Et les chiffres de la Confédération montrent qu’à la campagne, les gens marchent moins qu’en ville en moyenne.
C’est dommage, car l’être humain, en tant que bipède, est programmé et particulièrement performant pour la marche. J’ai l’espoir que les nombreuses recherches consacrées à la marche depuis quelques années permettront l’émergence d’infrastructures piétonnes de moyenne ou grande distance dans les villes suisses. À Genève et à Lausanne, il faudrait des parcours piétons balisés et signalés entre la gare principale et les pôles des hôpitaux universitaires, en passant par les centres-villes. Cela améliorerait le quotidien de milliers de personnes.
Marche : récupérer après un AVC
Un accident vasculaire cérébral (AVC) peut endommager certaines zones du cerveau responsables du contrôle moteur. Cela peut notamment impacter la capacité de marche. Sa récupération présente des enjeux pour la qualité de vie des personnes : même des atteintes légères peuvent passablement restreindre l’autonomie.
Activité automatisée dès la petite enfance, la marche exige la coordination de multiples groupes musculaires ainsi qu’une bonne proprioception. Lorsqu’elle est altérée, un gros travail de réapprentissage est nécessaire. « La récupération après un AVC repose sur la neuroplasticité, soit la capacité du cerveau à se réorganiser en formant de nouvelles connexions, explique Pierre Nicolo, professeur à la Haute école de santé de Genève (HEdS-Genève) – HES-SO. On dispose d’une fenêtre thérapeutique de trois mois environ durant laquelle les progrès sont potentiellement importants. Au-delà, les séquelles s’installent durablement et les améliorations ralentissent. »
Le chercheur, qui porte la double casquette de physiothérapeute et de neuroscientifique, mène des projets qui intègrent des technologies innovantes dans les parcours de récupération. La neuromodulation non invasive combinée à la physiothérapie consiste par exemple à stimuler des zones du cerveau bénéfiques pour la récupération de fonctions motrices. Elle utilise des champs magnétiques ou électriques appliqués au niveau du crâne. Quant aux interfaces humain-machine, elles fonctionnent avec des électroencéphalogrammes et des dispositifs de neurostimulation périphérique au contact du muscle, afin de restaurer la communication entre le cerveau et les membres paralysés : le système va identifier l’intention de mouvement chez le patient·e et déclencher une stimulation électrique dans le muscle concerné.
Parmi les recherches en cours de Pierre Nicolo, on peut citer Transcranial Direct Current Stimulation for Gait Recovery Following Stroke (Transgait), qui teste un dispositif de neuromodulation sur un groupe de patient·es ayant eu un AVC et souffrant de séquelles chroniques au niveau de la marche. « Ces technologies sont déjà employées en clinique dans le traitement de la dépression, précise le professeur. Leur utilisation pour la récupération de la motricité après un AVC est prometteuse. Mais nous devons mieux comprendre quel dispositif est le plus efficace pour quel type de patient·e et à quel moment l’appliquer. J’ai bon espoir que nos recherches permettent de mieux standardiser ces thérapies. »

