L’évolution nous a légué un double héritage : il faut à la fois beaucoup bouger et s’économiser. Chercheur en sciences du sport, Boris Cheval propose des pistes pour naviguer dans ce paradoxe.
TEXTE | Nic Ulmi
ILLUSTRATION | Carmen Casado – holasoyka
Depuis 64 millions d’années, le paresseux vit dans sa forêt en bougeant le moins possible. Aujourd’hui, tout nous pousse à faire comme lui, glissant dans un mode de vie où l’activité physique disparaît. Spécialiste en psychologie de la santé et en épidémiologie sociale à l’École normale supérieure de Rennes, Boris Cheval passe son temps à expliquer, recherches à l’appui, que ce n’est pas une bonne idée.
Dans votre livre Le Syndrome du paresseux, vous notez que ce mammifère doit sa longévité en tant qu’espèce au fait (entre autres) qu’il limite ses mouvements et donc sa consommation d’énergie. Pourquoi ne pouvons-nous pas faire pareil ?
La paresse, c’est bien pour presque toutes les espèces. Mais pas pour nous. Les autres animaux n’ont pas besoin d’activité physique pour rester en bonne santé. Il s’agit d’une particularité humaine qu’on explique par le changement de nos modes de vie au cours des deux ou trois derniers millions d’années. Lorsque nos ancêtres ont commencé à explorer leur environnement, se mettant en mouvement pour récupérer de la nourriture à travers la chasse et la cueillette, l’évolution a sélectionné les gènes qui permettaient de faire le plus d’activité physique, faisant de nous l’espèce avec la plus grande capacité d’endurance de la planète. Cette caractéristique constitue aussi un fardeau, qui nous condamne à être suffisamment actifs pour rester en bonne santé. Et cela n’est que la moitié d’un double héritage évolutif. L’autre partie vient du fait que nous étions dans une situation de pénurie de ressources qui nous amenait à conserver au maximum notre énergie afin d’augmenter nos chances de survie et de reproduction.
Jusqu’à très récemment, ce double héritage ne posait pas de problème. L’environnement nous obligeait à une activité physique dont nous avions la capacité. Et dès que nous n’étions plus dans cette activité obligatoire, il fallait qu’on se repose. Le problème est apparu dans les vingt à trente dernières années, lorsque l’activité physique a perdu son caractère obligatoire. Nous n’avons plus besoin de bouger pour récupérer notre nourriture, et notre legs évolutif pousse notre cerveau à éviter encore plus l’effort. Les neurosciences cognitives montrent bien qu’il traite l’effort comme une expérience aversive, une chose à éviter.
C’est un cas d’école de décalage évolutif…
C’est en effet un mismatch entre ce que nous avons hérité et notre environnement actuel, dans lequel il n’existe plus de déclenchement automatique de l’effort physique pour se procurer des ressources. L’évolution technologique, la recherche de la position assise dès que possible… Tout est organisé pour qu’on réduise au minimum notre dépense énergétique. Cette sédentarité a désormais des effets délétères sur la santé, d’autant plus que l’espérance de vie est plus élevée que jamais et que la médecine n’arrive pas à gérer les maladies métaboliques dues au mode de vie. Il nous faut donc des motivations conscientes, des stratégies accompagnant l’effort d’éléments positifs, pour permettre le maintien d’un comportement physiquement actif tout au long de la vie.
Les politiques publiques ne parviennent pas à nous pousser vers le mouvement physique. Pourquoi ?
Selon l’OMS, et d’après des données récoltées avec un questionnaire auprès de 5,7 millions de personnes, l’inactivité physique – définie comme une activité inférieure aux seuils recommandés – concerne 20% de la population mondiale en 2010 et 30% en 2020. Aux États-Unis, où ce pourcentage, selon le questionnaire, est de 30 à 40%, une étude menée avec un accéléromètre (un appareil posé sur la hanche ou le poignet) montre qu’en réalité, le taux d’inactivité s’élève à 95%. Nous constatons que les recommandations ont une certaine efficacité pour changer les intentions : la population a globalement connaissance des bénéfices de l’activité physique et manifeste l’intention d’en faire davantage. Malheureusement, on n’arrive pas à la traduire en acte, surtout à long terme.
Selon une étude de 2025, l’efficacité des campagnes de sensibilisation n’a pas augmenté au cours des trente dernières années. Une explication de cet échec, c’est que les interventions se focalisent sur les individus et sur leur motivation, oubliant que notre environnement nous pousse à limiter l’effort. Il faudrait réorganiser les espaces de vie pour que l’activité physique soit l’option par défaut. Comme on interdit de fumer dans les lieux publics, on devrait idéalement interdire les escalators… De façon générale, il faudrait contrer le fait que, à l’école comme au travail, la majorité de notre temps est passée en position assise. Ce qui est par ailleurs contre-productif : on peut démontrer que si on s’active physiquement, augmentant ainsi nos capacités cardio-respiratoires, nos performances scolaires et professionnelles s’améliorent.
Il existe enfin un autre aspect dont on commence à se rendre compte : si on passe chaque jour huit heures en position assise et qu’ensuite on fait une heure et demie d’activité physique, ce n’est pas suffisant pour contrer les effets délétères du temps passé sans bouger. C’est ce qui se passe pour les « sportif·ves sédentaires ». Ils·elles font une heure de sport par jour, mais restent assis de nombreuses heures d’affilée. Ils·elles sont persuadés d’être dans les clous, mais ce n’est pas le cas : les effets négatifs des heures de sédentarité ininterrompue ne sont pas compensés. Il faudrait modifier l’aménagement de l’école et du travail pour intégrer une brève cassure du temps sédentaire toutes les trente minutes ou toutes les heures pour que tout le monde, structurellement, soit incité à se lever.
Heureusement, il y a aussi une autre piste, celle du plaisir…
Dans les recommandations en matière d’activité physique émises en 2020 par l’OMS, le mot « santé » apparaît 200 fois, les termes « affect(s) » et « plaisir » n’apparaissent pas, le mot « agréable » ne revient que 3 fois. Bien sûr, c’est important de mettre en avant la santé, mais ce n’est pas suffisant pour nous motiver. Le problème d’une motivation fondée sur la réduction des risques pour la santé, c’est que le résultat est éloigné dans le temps. Et comme le montrent les neurosciences cognitives, la valeur anticipée d’une récompense est moindre si la récompense est éloignée. Un deuxième élément, c’est que nous avons un biais d’optimisme. Si on fume, on sait que la probabilité de décéder d’une cause liée au tabac est de 50%. Mais on est tous persuadés que l’on ne figurera pas dans cette catégorie. Le troisième élément, fondamental, concerne la dévaluation par l’effort. Plus on estime devoir mettre d’énergie dans un comportement, plus on va dévaluer la récompense qu’on anticipe. Si on anticipe beaucoup d’efforts, on risque donc de se dire que ça n’en vaut pas la peine.
L’effort est en fait hyper-paradoxal. Dans la phase de prise de décision, on fait tout pour l’éviter. Ensuite, pendant l’effort, on fait le maximum pour que la dépense d’énergie soit la plus faible possible (car nous sommes efficients au niveau biomécanique). Enfin, une fois le but atteint, l’effort est valorisé par notre système de récompense. On appelle ce phénomène « effet IKEA » : le meuble sur lequel vous avez dû travailler vous paraît plus beau que celui que vous avez reçu déjà monté… Cela donne des pistes pour amener les gens à apprécier l’effort physique via des expériences et des apprentissages positifs. Si on prend du plaisir à faire une activité physique, on a une récompense immédiate et tangible. La perception de l’effort, donc la barrière à l’engagement, devient plus faible. Les émotions et le ressenti agréables, le sentiment de compétence et d’autonomie, le fait de créer des relations avec les autres constituent des ingrédients qui rendent l’expérience positive. Les gains peuvent ainsi devenir supérieurs au coût de l’effort. Or dès que la balance penche du côté des gains, on s’engage plus facilement.
Dans la conclusion du Syndrome du paresseux, vous invitez à jeter aux oubliettes le slogan no pain, no gain (pas de douleur, pas de gain)…
Dans l’activité physique – sauf si on veut être dans le top des athlètes –, on n’a pas besoin de souffrir pour atteindre des niveaux élevés. Il s’agit d’un aspect clé. Si on a du plaisir, ou du moins pas de déplaisir, on peut maintenir une activité sur le long terme. Par contre, à partir du moment où il y a de la douleur, on tiendra quelques mois, une année. Puis la motivation s’étiolera et on arrêtera de s’engager. Donc la douleur ne génère pas de gain sur la durée. Ça, c’est une certitude.
Pour éliminer les aspects problématiques de notre sédentarité actuelle, les changements nécessaires seraient-ils majeurs… ou suffirait-il de pas grand-chose ?
Il suffirait de peu de chose. Selon une étude de 2022, augmenter l’activité physique de dix minutes par jour éviterait 110’000 décès par an aux États-Unis 1Saint-Maurice P. F. et al., Estimated number of deaths prevented through increased physical activity among US adults, in JAMA Internal Medicine, 182/3, 2022.… Malheureusement, les recommandations de l’OMS fixant un minimum d’activité ne sont pas efficaces. Lorsque l’on préconise « trente minutes d’activité physique par jour », des gens se disent « Je suis trop loin en dessous, ça ne sert à rien que je m’y mette », d’autres pensent « Je fais déjà trente minutes, inutile d’en faire plus », alors que les bénéfices s’accumuleraient en augmentant encore… On observe désormais une diminution des risques de mortalité dès les premiers mouvements. Dans une étude de 2026, nous mettons en avant l’efficacité des « snacks d’exercices », qui durent moins de cinq minutes et qui peuvent être aussi simples qu’une montée d’escaliers 2Rodriguez M. A. et al., Effect of exercise snacks on fitness and cardiometabolic health in physically inactive individuals: systematic review and meta-analysis, in British Journal of Sports Medicine, 60/2, 2026.
Donc couper régulièrement la sédentarité par un peu de marche suffirait…
Si on regarde l’historique des recommandations, les premiers papiers en épidémiologie montraient qu’il fallait des intensités vigoureuses. Les données ont été réanalysées et on s’est rendu compte que l’intensité modérée fonctionne aussi. Aujourd’hui, des études commencent également à évoquer les bienfaits des activités physiques légères. Tout le spectre des mouvements engendre des bénéfices.
Voici pourquoi on est tous des feignants par nature, épisode du podcast Le labo d’Hippocrate, avec Boris Cheval.
Le paresseux et l’extraordinaire pouvoir de la symbiose, épisode de l’émission RTS Anne-So What ? (19 décembre 2023).

Bio express
1986
Naissance à Ploemeur, en Bretagne
2013-16
Assistant à l’Unité de méthodologie et analyse de données, Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation, Université de Genève
2014
Doctorat en sciences et techniques des activités physiques et sportives à l’Université Grenoble Alpes
2016-19
Chercheur à l’Unité de qualité des soins, Hôpitaux Universitaires de Genève
2018-19
Assistant à l’Institut de démographie et socioéconomie de l’Université de Genève
2019-23
Chercheur au Centre interfacultaire en sciences affectives, Université de Genève
2020
Le Syndrome du paresseux avec Matthieu Boisgontier (Dunod)
2023
Professeur assistant à l’Institut de santé globale de Barcelone
2023
Professeur associé à l’École normale supérieure de l’Université de Rennes
2026
Le Syndrome du paresseux paraît en édition de poche

