Des individus hypermobiles, mais dont les corps ne bougent pas assez : les comportements de l’être humain moderne affectent sa santé. Architecture active, connexions renouvelées avec les territoires ou intégration du mouvement dans le quotidien font partie des réponses systémiques possibles.

TEXTE | Geneviève Ruiz

Les Suisse·sses bougent-ils·elles ? Plutôt beaucoup, si on répond sous l’angle de la mobilité des transports. En mars 2026, une étude de l’OFS indiquait que les aéroports suisses avaient enregistré le chiffre record de 60 millions de passager·ères en 2025, soit une hausse de 4% par rapport à l’année précédente. « Les Suisse·sses sont les champion·nes d’Europe du voyage en avion, relève Patrick Rérat, professeur de géographie et directeur de l’Observatoire universitaire du vélo et des mobilités actives de l’Université de Lausanne. Une offre pléthorique, un pouvoir d’achat élevé en moyenne et une société globalisée expliquent en partie ces chiffres. » Du côté de la mobilité terrestre, « on peut affirmer que les déplacements se font encore majoritairement en voiture et que le parc automobile ne cesse de croître, résume l’expert. Avec une part modale d’environ 25%, le système de transport public s’avère efficace. Quant aux déplacements à vélo, ils progressent, mais ne totalisent que 8% des déplacements. » De manière générale, le budget-temps pour les déplacements n’a pas augmenté au cours des cent dernières années. Mais les distances, notamment pour les loisirs, ont explosé : avant, la marche était le principal moyen de déplacement, contre la voiture actuellement.

Si on reprend la question du début de l’article, mais qu’on y répond cette fois sous l’angle du mouvement physique, que peut-on constater ? Sans surprise, que les Suisse·sses bougent plutôt peu. Malgré une majorité d’adultes et d’enfants atteignant les recommandations en activité physique, les périodes d’activité occupent une faible part du temps quotidien, tandis que celles de sédentarité continuent d’augmenter (OFSP & Obsan). Une récente étude de la Haute école zurichoise des sciences appliquées (ZHAW, 2025) a estimé que le manque d’activité physique représentait un facteur de risque important, générant des coûts de santé élevés en Suisse : 1,7 milliard de CHF en 2022, soit une augmentation de 9% depuis 2012. Quant aux pertes de productivité dues au manque d’activité physique, elles s’élevaient à 849 millions de CHF en 2022.

« Cette analyse en termes de coûts est révélatrice des enjeux autour de l’activité physique en Suisse, souligne Mathilde Hyvärinen, doctorante pour le domaine Sport, Mouvement et Santé de l’HESAV/ Haute École de Santé – Vaud – HES-SO. Il est intéressant d’aborder le problème sous cet angle car il s’avère complexe d’estimer le niveau d’activité physique d’une population. Jusqu’à présent, l’OFS prenait en compte uniquement les activités physiques de loisir à intensité moyenne à élevée. Or cela n’inclut pas tous les mouvements qu’une personne effectue au cours de sa journée. Et les recherches récentes ont précisément montré l’importance capitale pour la santé des activités physiques légères à moyennes du quotidien. Mais comment les mesurer ? Et , surtout , où placer le curseur pour qualifier un comportement d’actif ou de sédentaire ? »

Polarisation de l’activité physique

Au-delà des moyennes statistiques, la spécialiste observe une bipolarisation de l’activité physique de loisir dans la population : une partie de celle-ci est très active et une autre l’est beaucoup moins. Ismaël Zosso, qui dirige le Centre de compétences en outdoor education de la Haute école pédagogique du canton de Vaud, observe une évolution similaire chez les élèves vaudois de 6 à 16 ans : « L’écart s’agrandit entre ceux·celles qui sont hyperperformants et entraînés et les autres qui sont sous-actifs. Le profil type de l’élève d’il y a une trentaine d’années, qui n’était pas sportif d’élite mais qui jouait beaucoup dehors et était à l’aise avec les activités physiques, a fortement diminué. » Parmi les nombreux facteurs identifiés de la sédentarité, il y a sans surprise la numérisation, l’automatisation de la plupart des tâches quotidiennes ou les environnements urbanisés. D’un point de vue sociologique, les femmes sont davantage concernées, ainsi que les personnes à faible revenu. « Il faut toutefois être prudent afin de ne pas discriminer les personnes sédentaires, relève Monica Aceti, sociologue du sport et spécialiste en activité physique adaptée à l’Université de Strasbourg. Dans notre société, il existe de multiples – et souvent très bonnes – raisons de ne pas pratiquer un sport. Les charges familiales, le travail en position assise, les heures de transport en représentent quelques-unes parmi d’autres. Dans tous les cas , la devise “si on veut on peut” ne s’applique pas à ce domaine. Les études le montrent, les solutions s’appuyant sur la responsabilité individuelle profitent aux personnes déjà actives physiquement. Or l’enjeu actuel consiste à amener les personnes inactives vers le mouvement. Et seule une évolution des facteurs structurels peut avoir un impact. »

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Transformer l’architecture des bureaux

Dans cette optique, la sociologue a collaboré avec Paolo Basso Ricci, spécialiste de l’architecture active, dans le cadre de la rénovation de l’Établissement cantonal des assurances sociales, à Givisiez (FR). L’objectif de la démarche était de penser l’environnement construit de manière à ce qu’il favorise le mouvement. Dans ce cadre, Monica Aceti a mené une enquête auprès des employé·es afin de mieux comprendre leurs contraintes : « Nous avons constaté que les personnes passaient en moyenne plus de dix heures par jour assises. La numérisation de la quasi-totalité des tâches a progressivement limité les micro-mouvements, on se réunit moins et on se déplace peu pour accéder à des services partagés comme la photocopieuse. Nous avons observé également que plus on montait dans la hiérarchie, plus les personnes bougeaient, ou se sentaient légitimes de se lever régulièrement. »

Parmi les améliorations apportées par la transformation des bureaux de Givisiez figurent un escalier convivial, visible et accessible, ainsi que des services comme la cafétéria ou les fontaines d’eau placées de manière à inciter les employé·es à se déplacer. Les environnements immédiats du bâtiment ont également été reverdis afin de favoriser les pauses et les balades à l’extérieur. « L’intégration de séquences d’exercice régulières durant le travail s’avère déterminante pour la santé des personnes inactives, car chaque mouvement compte », précise Monica Aceti. Mais celles-ci profitent également à l’ensemble des collaborateur·trices : les recherches récentes indiquent qu’un nombre important d’heures passées assis en journée ne peut pas être compensé par une activité physique après le travail.

Du mouvement dans le cursus

Mathilde Hyvärinen relève également le rôle de l’environnement et des contraintes sociales dans les mouvements des personnes. « Nous avons mené une étude comparative sur la sédentarité d’étudiant·es en santé et en ingénierie. En raison de la structure des cursus, plus de 70% des étudiant·es en santé sont assis plus de six heures par jour et cela passe à 90% en ingénierie. » Ces différences reflètent des exigences professionnelles spécifiques : les études en santé impliquent davantage le corps que celles en ingénierie. De par l’organisation du travail, les institutions et les entreprises jouent donc un rôle central dans la promotion de la santé par l’activité physique. « Cela montre aussi que pour atteindre les personnes les moins actives, il faut changer d’approche et intégrer le mouvement de manière structurelle dans leur quotidien, affirme Mathilde Hyvärinen. Le challenge, c’est de le faire sans les stigmatiser et en associant l’activité physique au plaisir. » À l’HESAV, des pauses actives ont été mises en place. Durant les cours théoriques, les étudiant·es sont amenés, par exemple, à se lever pour exprimer leur avis lors d’un quiz.

Porosité entre l’école et le territoire

Dans le contexte de l’école obligatoire, Ismaël Zosso constate aussi que toute approche culpabilisante ou moralisatrice n’amène pas les élèves à bouger davantage. « On ne peut pas leur dire “Allez, maintenant, bougez-vous parce que vous ne bougez pas assez, vous êtes tout le temps sur vos téléphones !” C’est inutile et cela ne fonctionne pas. Les causes de la sédentarité actuelle sont multiples et complexes, nous vivons dans une société qui souvent freine le mouvement. Celui-ci passe beaucoup par le lien à son environnement proche, par la connaissance du territoire dans lequel on vit. Or les jeunes – et les moins jeunes – ne connaissent plus les endroits où ils·elles vivent. Ils vont en vacances à Bali, mais ne savent pas qu’il y a une rivière avec des batraciens à 200 mètres de chez eux·elles. » Dans ce contexte, le spécialiste travaille au développement de programmes impliquant une nouvelle porosité entre les établissements scolaires et les communautés et territoires dans lesquels ils sont ancrés. « L’idée, c’est d’aller voir des gens, des lieux, de se connecter au territoire, puis de revenir avec une bonne histoire. Cela crée des raisons pour marcher quinze ou vingt minutes. Et il faut que cela fonctionne dans les deux sens, que l’école ouvre ses portes à la communauté. »

Faire évoluer le paradigme de la voiture

La connexion aux territoires est cependant rendue difficile par le fait que, depuis une centaine d’années, ils ont été adaptés à la voiture. Ce paradigme a fait disparaître la vie de rue et a codifié les mouvements des piéton·nes, en ne les autorisant plus qu’à certains endroits comme les trottoirs ou les passages cloutés. « De plus en plus d’endroits ne sont plus marchables, ni cyclables, relève Patrick Rérat. Cet environnement dégradé n’incite pas à être actif, et c’est encore pire pour les plus jeunes et les plus âgés. On ne peut pas juste dire aux personnes de changer de comportement sans leur mettre à disposition un contexte qui les incite à se déplacer différemment. Ce qu’il est important de saisir, c’est que la mobilité ne constitue pas seulement un choix individuel. Certains types de transports, comme la voiture, se font au détriment de la mobilité douce – et finalement des mouvements – souhaitée par d’autres. »

La liberté de mouvement dans l’espace public, entravée dans notre société par un nombre incalculable de règles juridiques, sécuritaires et sociales, représente certainement une clé importante pour redonner à de nombreuses personnes le goût de bouger dehors. Et ce plaisir simple s’éloigne de la conception historiquement dominante de l’activité physique – liée à la performance, à la souffrance, et par ailleurs marquée par l’histoire militaire 1« (…) l’histoire des activités physiques et sportives est profondément intriquée avec l’histoire de la guerre, avec l’histoire militaire », analyse l’historien du sport Grégory Quin, maître d’enseignement et de recherche à l’Institut des sciences du sport de l’Université de Lausanne, dans l’ouvrage qu’il a codirigé La Fabrique des corps nationaux : autour de l’institutionnalisation de l’éducation physique en Suisse et en Europe (XIXe-XXIe siècle) (Alphil, 2023). – qui ne convient pas à tout le monde.


« Si ton œil était plus aigu, tu verrais tout en mouvement »

Friedrich Nietzsche, philosophe (1844-1900), Fragments posthumes

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Définitions

MOUVEMENT

Du verbe latin movere, signifiant « remuer, déplacer, agiter, pousser », le terme « mouvement » possède une douzaine de sens. Parmi les plus courants, le Dictionnaire de l’Académie française décrit une « action déterminant, pour un être vivant, un changement de position, un déplacement, une évolution », une « action par laquelle on meut son corps ou quelqu’une de ses parties », ou encore une « action ou suite d’actions entreprises par un ensemble d’individus pour manifester une volonté collective ».

ACTIVITÉ PHYSIQUE

L’activité physique est définie par l’OMS comme tout mouvement corporel produit par les muscles squelettiques entraînant une dépense énergétique supérieure à celle du repos. Elle englobe les loisirs, les déplacements, le travail et les tâches ménagères.

ACTIVITÉ SPORTIVE

D’après Science & Vie QR « Le sport et la santé » (2017), le sport est une activité physique, mais la réciproque n’est pas vraie. L’activité sportive est caractérisée par le fait d’être codifiée par des règles, des institutions et qu’elle se pratique généralement dans un objectif de performance et de compétition. Le revenu d’un ménage n’a aucune influence sur l’activité physique mesurée, tandis qu’il impacte la pratique sportive.

MOBILITÉ

Dans un chapitre de Psychologie environnementale : 100 notions clés (Marchand D., Pol E. et Weiss K., 2022), la psychologue environnementale Sandrine Depeau décrit la mobilité comme une notion polymorphe aux contours très labiles. L’une de ses définitions renvoie au « caractère de ce qui peut se mouvoir, changer de place ou de position ». Lorsqu’elle est rattachée au champ de la recherche urbaine, elle s’inscrit dans la compréhension des processus d’urbanisation et de transformation des modes de vie citadins et évolue au rythme des diverses révolutions liées aux transports, aux moyens de production et aux communications.


Comment les habitudes de déplacement des jeunes ont changé.

TEXTE | Geneviève Ruiz
INFOGRAPHIE | Bogsch & Bacco

Entre 1994 et 2021, l’utilisation du vélo chez les jeunes Suisses a fortement diminué. On constate cependant un recours accru aux transports publics et une augmentation des trajets à pied. L’une des causes de ce changement de paradigme réside dans la forte augmentation des distances parcourues pour les formations et les loisirs, selon une étude publiée en 2024 par l’Office fédéral des routes sur l’évolution des déplacements des 6 à 20 ans.