Des clarinettistes métamorphosés par le kung-fu

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Comment aider les étudiant·es en musique à prendre soin de leur forme physique ? Un professeur a collaboré avec un expert en arts martiaux pour apporter des réponses dans le cadre d’un projet de prévention en santé.

TEXTE | Albertine Bourget

Le premier instrument du musicien·ne ? Son corps, bien sûr. « Passez une nuit blanche et vous allez tout de suite le ressentir au mo­ment de jouer », illustre le clarinettiste Florent Héau, professeur à l’HEMU – Haute École de Musique – HES-SO. Une évidence sur le papier. Mais dans les faits, les musicien·nes n’en ont pas forcément conscience. Formé au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, Florent Héau pratiquait alors la méthode Alexander (technique de travail sur la posture, mise au point par Frederick Matthias Alexander (1869-1955), ndlr). « Mais à l’époque, j’avais du mal à faire le lien avec le fait de souffler dans une clarinette. On commençait à peine à s’intéresser au rôle du corps dans le jeu instrumental. Ou seulement quand il y avait un problème. »

Le professeur poursuit : « Lorsqu’on est jeune musicien·ne, il est nécessaire de prendre conscience de son corps. Plus tard, la pratique physique permet de maintenir un bon état de forme. Sans parler du souffle évidemment essentiel, le corps doit rester souple, tonique. Et entre les voyages et le stress, la vie d’ar­tiste n’est pas de tout repos. » Concertiste et soliste réputé, il sait de quoi il parle. « Les sportifs sont très encadrés, avec des coachs. Comment nous, enseignant·es et spécialistes, pouvons-nous apporter cette expertise-là à nos étudiant·es et les amener à adopter des mesures de santé préventives ? »

Déséquilibres et tensions musculaires

C’est pour trouver des réponses qu’il a fait appel à François Liu. Formé en arts martiaux internes à Taïwan, cet expert en médecine traditionnelle chinoise transmet son savoir à Paris dans le cadre de son association La voie merveilleuse de la culture chinoise, avec des interventions au Conservatoire national supérieur d’art dramatique ou à l’École normale de musique de Paris. De cette collaboration est né le projet AMI, pour Arts martiaux internes, en septembre 2025. Seize étudiant·es des deux classes de clarinette de l’HEMU ont participé à l’expérience. « Un étudiant était persuadé qu’il avait un problème avec le détaché (l’utilisation de la langue pour détacher les notes, ndlr), il a pris rendez-vous chez son médecin. Il en est revenu tout piteux, en disant qu’il allait travailler plus sérieuse­ment les exercices : il avait trop de tensions au niveau des cervicales. »

Après un questionnaire montrant que très peu d’entre eux·elles pratiquaient une activité physique, les participant·es ont béné­ficié d’une analyse corporelle. François Liu a examiné « la structure de la colonne vertébrale, des cervicales jusqu’à l’os situé à la base de la colonne vertébrale, le sacrum, pour voir ce qui dysfonctionnait et quels mouvements pouvaient être bénéfiques », indique-t-il. À la surprise des étudiant·es, le bilan a fait état de déséquilibres et de tensions musculaires.

Intégrer le nei kung-fu au quotidien

François Liu élabore dans la foulée un enchaînement de mouvements de nei kung-fu, pratique chinoise qui consiste à combiner des mouvements lents, à se concentrer sur sa respiration et sur son mental pour harmoniser corps et esprit. Il travaille d’abord face à un miroir, en classe avec les étudiant·es. Une vidéo d’une durée de dix-sept minutes est ensuite élaborée pour qu’ils·elles puissent pra­tiquer de manière autonome. « Après la prise de conscience, il faut de la discipline pour inclure la pratique, même pendant deux-trois minutes, dans son quotidien. Il n’était pas question de demander un investissement trop long à ces musicien·nes, déjà fortement sollici­tés », indique Florent Héau. Les participant·es au projet AMI ont ensuite été priés d’envoyer chaque mois un bilan de leur pratique.

Les exercices ayant été pensés pour eux·elles, « leur motivation est plus ciblée et efficace », souligne François Liu. « À 20 ans, on peut se sentir invulnérable et ce genre d’exercice peut paraître hors-sol, relève Flo­rent Héau. C’était le cas d’un étudiant, ni très enthousiaste, ni très impliqué au début du programme. Comme il avait des problèmes avec le détaché (l’utilisation de la langue pour détacher les notes, ndlr), il a pris rendez-vous chez son médecin. Il en est revenu tout piteux, en disant qu’il allait travailler plus sérieuse­ment les exercices : il avait trop de tensions au niveau des cervicales. »

Lorsque les dernières données seront récoltées courant 2026, un premier bilan sera tiré du programme, qui devrait se pérenniser. Mais l’équipe responsable du projet observe déjà quelques succès. Florent Héau évoque cette autre étudiante « qui avait l’air voûtée, fatiguée, quand nous avons commencé. De­puis, elle a amélioré son sommeil et sa posture, elle s’est métamorphosée au fil des mois. C’est incroyable de voir sa transformation physique ! »