Du sublime au vulgaire, la fable de la denim mania

Une collection de pas moins de 500 objets recouverts du tissu de sergé en coton s’est transformée en terrain d’études et de réflexions. Ce fonds ouvre d’innombrables perspectives sur la société de consommation, sur l’évolution de l’art et du design et jusqu’aux récits qui fondent notre monde. Par Marco Danesi

HEMISPHERES N°23 Besoins essentiels, désirs superflus // www.revuehemispheres.ch

Une collection de pas moins de 500 objets recouverts du tissu de sergé en coton s’est transformée en terrain d’études et de réflexions. Ce fonds ouvre d’innombrables perspectives sur la société de consommation, sur l’évolution de l’art et du design et jusqu’aux récits qui fondent notre monde.

TEXTE | Marco Danesi

HEMISPHERES N°23 Besoins essentiels, désirs superflus // www.revuehemispheres.ch
Pour l’artiste Katharina Hohmann, le jeans représente un vecteur de métaphores, un puits à imaginaire. Il renvoie à la mythologie du rêve américain empreint de liberté et d’indépendance. | © THIERRY PAREL

Le bureau de Katharina Hohmann ressemble à une caverne d’Ali Baba. Il est rempli d’objets en jeans. Des briquets, des sacs, des appareils photo, des cahiers, des assiettes, des tubes de crème, des fauteuils… Depuis vingt ans, cette artiste et enseignante à la Haute école d’art et de design Genève (HEAD – Genève) – HES-SO récolte des échantillons recouverts de denim en compagnie de Katharina Tietze, professeure à la Zürcher Hochschule der Künste – ZHdK. Ce tissu – originaire de la ville de Nîmes – a été utilisé notamment pour confectionner les jeans dès 1873.

Aujourd’hui, ce fonds alimente un projet de recherche. Il sert de terrain d’études et de création pour des sociologues, des designers, des artistes, des cinéastes, des écrivaines et des écrivains ou des étudiant·es. «L’ensemble d’objets hétéroclites, raconte Katharina Hohmann, représente un champ d’interrogations fabuleux qui agit à la manière d’un révélateur de notre monde où se croisent le sublime et le vulgaire.»

Un symposium et une exposition tenus en mars 2022 à Genève dans les locaux de la HEAD – présentant au public pour la première fois la totalité de la collection – ont constitué le point d’orgue des opérations. Une palette d’invitées et invités de tous bords a malaxé ce bric-à-brac indigo pour en examiner les secrets de fabrication, les ressorts anthropologiques, les valeurs symboliques et ses liens troubles avec l’art.

Un laboratoire de culture du quotidien

C’est en 2001 que les deux Katharina commencent à rassembler ces «choses en jeans». Le constat de la prolifération de ce tissu, qui se répand sans un dessein précis, sans une tête pensante, les intrigue. Sans hésiter, elles s’en saisissent, les classent et les archivent. Une année plus tard, cet intérêt pour les productions à la fois anonymes et populaires se matérialise: Katharina Hohmann fonde le K&K, Centre pour l’art et la mode, un espace d’art et de culture du quotidien lié à la mode dans un ancien kiosque à Weimar en Allemagne. Le lieu de 6 m2 devient un laboratoire de culture du quotidien dans lequel la collection s’enrichit au fil du temps, également grâce aux trouvailles de connaissances qui ont eu vent du projet. Elle compte désormais plus de 500 objets. «Le jeans, suggère Katharina Hohmann, représente un vecteur de métaphores, un puits à imaginaire. Il renvoie surtout à la mythologie du Far West, du rêve américain empreint de liberté et d’indépendance.»

Justement, si le jean colle tellement à la peau de la ruée vers la côte pacifique, c’est que le pantalon mondialement célèbre a été inventé entre la Californie et le Nevada. À San Francisco, Levi Strauss, marchand de tissus allemand émigré aux États-Unis en 1847, fait commerce des toiles en denim. Jacob Davis, transfuge letton établi à Reno dans le Nevada, lui en achète pour les transformer en pantalons de travail destinés aux bûcherons et aux mineurs. Il a par ailleurs la bonne idée de les renforcer avec des rivets là où l’usure intervient le plus fréquemment. Levi Strauss, qui dispose de l’argent nécessaire, finance leur production industrielle : le blue-jean est né. Le brevet est déposé le 20 mai 1873. Le vêtement connaît un certain succès. Les fabricants se multiplient. D’un siècle à l’autre, le port du jean se répand dans toutes les régions du globe et dans toutes les couches sociales. La haute couture s’en empare également pour en faire des pièces de luxe vendues au prix fort. Et puis, un jour, on commence à recouvrir de denim des objets ordinaires, du quotidien, totalement étrangers à l’univers du tissu indigo et écru. On les rhabille, on leur fabrique une nouvelle peau en coton.

C’est en 2001 que Katharina Hohmann a pris conscience de l’étrange phénomène de la multiplication des objets en jeans et qu’elle a commencé à les collectionner.

Un parlement des objets

L’équipe de recherche qui étudie ces objets aujourd’hui – composée de Camille Farrah Buhler, Aude Fellay, Loreleï Regamey et Chaïm Vischel – veut «leur donner une voix» et mentionne, comme exemple, le Parlement des choses du sociologue Bruno Latour. Il s’agit d’un hémicycle où siégeraient les représentantes et les représentants des océans, des forêts, des animaux et des objets inanimés. En un mot, les délégués des non-humains. Ils joueraient le rôle de porte-voix. Ils les rendraient visibles et éloquents par procuration.

L’idée consiste donc à proposer à des expert·es de se confronter à des spécimens de la collection. Il s’agit de porter un regard sur ces bizarreries susceptibles de leur faire «acquérir une identité, une personnalité, de les confronter aux champs de lectures théoriques, sociaux, politiques et de la culture populaire», précise Katharina Hohmann. Et comme il s’agit de nommer une famille d’objets jusque-là clandestins, dépourvus de noms, voilà le néologisme: Jeansdinge, mot-valise qui conjugue le tissu aux choses, renvoyant d’un côté au gadget, au bibelot, au «truc» un peu inutile, un peu passe-partout, mais aussi au Althing, l’appellation du Parlement islandais, probablement le plus ancien du monde, institué en 930.

Entre art et science

Bien entendu, Katharina Hohmann est aussi, et probablement avant tout, artiste et curatrice d’exposition. «La collection a démarré sur une perception esthétique, pas exclusivement philosophique et scientifique», précise-t-elle. Elle est ainsi à la fois objet de connaissance et mobile pour la création. On peut alors appréhender ce bric-à-brac en menant l’enquête avec les méthodes et les instruments de la science. Mais on peut aussi la mettre à l’épreuve de mots, de gestes, de mouvements, d’actions pour en manufacturer de nouveaux récits, des narrations inédites et inattendues dont les objets en jeans demeurent à la fois les vecteurs et les destinataires.

À titre d’exemple, Katarina Hohmann prend à parti le bleu si caractéristique du denim et du jeans. On peut en faire l’exégèse, en étudier la sociologie, en répertorier les expressions symboliques: «Ce bleu du pantalon des cow-boys qui reflète le ciel et se détache du jaune du désert des paysages arides de centaines de westerns.» Mais le bleu denim peut à son tour devenir la matière, l’occasion d’une oeuvre artistique. «Le denim, observe Katharina Hohmann, représente un catalyseur, un incubateur à histoires. Sa porosité, au propre comme au figuré, peut tout absorber et tout expulser.» Comment s’étonner alors que l’exposition accompagnant le symposium Jeansdinge, à la manière d’un contrepoint, décline une série d’assemblages d’objets de la collection façonnés par l’équipe de recherche. Ces pièces montées constituent autant de remises en jeu – comme lorsqu’on réintroduit le ballon de football sorti du terrain – des significations et des projections dont la collection est à la fois la dépositaire et le fantasme.