Sites de rencontre, réseaux sociaux, sexting: le virtuel prend une place croissante dans la vie intime des jeunes. Au point de modifier leur rapport à la sexualité? Pas fondamentale­ment, même s’ils découvrent de nouveaux possibles.

TEXTE | Patricia Michaud

Emma a 18 ans. Depuis un an, elle est en couple avec Alex, qu’elle a rencontré via l’application Tinder. Après avoir flirté durant quelques semaines – en personne et sur WhatsApp –, ils ont décidé d’un commun accord de rendre leur relation officielle… et intime. Depuis, Emma passe quelques soirées par mois dans la chambre d’étudiant d’Alex. Dans le tram du retour vers le domicile de ses parents, elle échange avec son copain des textos affectueux. Et les soirs où il ne leur est pas possible de se voir, les jeunes amoureux s’envoient parfois des photos les montrant respectivement dans des postures suggestives.

Les nouvelles technologies prennent une place croissante dans la vie intime des adolescentes et des adolescents, ainsi que des jeunes adultes en Suisse. Au point d’intervenir à tous les stades de la sexualité, des rencontres à la communication, en passant – dans certains cas – par l’acte sexuel lui-même. «C’est clairement l’une des évolutions les plus marquantes dans la sexualité des jeunes, parallèlement au fait qu’ils ont davantage tendance à expérimenter que leurs aînées et aînés», note Myrian Carbajal. La professeure à la Haute école de travail social Fribourg – HETS-FR – HES-SO avertit que ces transformations ne s’accompagnent pas d’un changement notable dans les représentations que se font les jeunes de la sexualité. «Les réseaux sociaux sont le reflet de notre société, dans laquelle les images traditionnelles de ce qu’est la ‹bonne› sexualité, ou de ce que l’on attend respectivement des hommes et des femmes en matière de sexualité, sont solidement ancrées.»

Même son de cloche du côté de sa collègue Annamaria Colombo Wiget, également professeure à la HETS-FR: «On entend beaucoup parler de libéralisation des mœurs, notamment en lien avec l’utilisation accrue des nouvelles technologies. Mais cela ne veut pas dire que les jeunes ont une sexualité débridée. Au contraire ! Peut-être parce qu’ils sont davantage livrés à eux-mêmes, ils ont tendance à faire de l’autocontrôle.» Les deux chercheures, qui ont mené une étude et publié plusieurs articles sur le sujet, parviennent à la conclusion qu’en voulant correspondre aux attentes sociales et être reconnus comme femme ou homme en devenir, les jeunes Suissesses et Suisses renforcent – un peu malgré eux – les normes existantes dans la société en lien avec la sexualité. Ils contribuent de la sorte à maintenir des modèles dominants sur les réseaux sociaux.

HEMISPHERES N°21 – Locales, urbaines, intimes: les proximités // www.revuehemispheres.chHEMISPHERES N°21 – Locales, urbaines, intimes: les proximités // www.revuehemispheres.ch«Infinite Tenderness» est un travail photographique de l’Américaine Peyton Fulford réalisé en 2016 sur le rapport au corps des adolescents et leurs connexions. Peyton Fulford a grandi au sud des états-Unis dans une communauté de baptistes pratiquants. Elle n’a pas osé exprimer son orientation sexuelle différente avant ses 21 ans. // Photos: Peyton Fulford

Le sexting gagne en importance

Parmi les utilisations que font les adolescents et jeunes adultes des nouvelles technologies en lien avec la sexualité, le sexting est fortement médiatisé depuis quelques années. Cette pratique, qui consiste à échanger de manière électronique des contenus (textes, photos, vidéos, audios) à caractère sexuel, ne cesse de gagner en importance, si l’on en croit diverses études. Chercheure auprès d’Unisanté et auteure d’une thèse de doctorat sur le sexting chez les adolescents, Yara Barrense-Dias précise qu’en soi, cette pratique n’est pas problématique et que, dans la majorité des cas, «il s’agit d’un échange consentant». Mais parfois – notamment dans plusieurs affaires qui ont fait grand bruit – des contenus sont utilisés comme moyen de harcèlement et de pression, ou transmis à des personnes tierces sans autorisation. «Là aussi, on constate que les nouvelles technologies ne changent pas grand-chose sur le fond, mais plutôt sur la forme, analyse Myrian Carbajal. En raison de leur effet multiplicateur, les réseaux sociaux amplifient les conséquences possibles d’un acte à caractère sexuel.»

Actuellement, on estime à 12% la part des 12-19 ans qui ont déjà envoyé un «sexto» en Suisse, dont environ 7% pour les 12-15 ans et 23% pour les 18-19 ans. Chez les 24-26 ans, la part grimpe à plus de 50%. Parallèlement, «l’âge moyen du premier rapport sexuel en Suisse, soit environ 17 ans, est stable depuis les années 1980, rappelle Annamaria Colombo Wiget. Je suis donc encline à dire que les réseaux sociaux sont un lieu de plus où se joue la socialisation sexuelle des adolescents, selon des règles similaires aux relations en présentiel.» Mais alors, quel rôle le partage électronique de contenus joue-t-il exactement? «Certains jeunes parlent de ‹préliminaires 2.0›, note Yara Barrense-Dias. Il semblerait que ceux qui pratiquent le sexting soient sexuellement plus actifs que les autres. Mais il faut préciser qu’en général, le sexting a lieu dans le cadre d’une relation de couple plus ou moins formelle, où il ne remplace pas les relations physiques ou la proximité corporelle.»

Une nouvelle proximité sexuelle

On peut émettre l’hypothèse qu’en période de confinement lié à la pandémie de Covid-19, «le sexting ait encore gagné en importance et soit, dans certains cas, passé de ‹préliminaire 2.0› à ‹substitution 2.0›», relève Yara Barrense-Dias. Reste que les premières études menées auprès des jeunes en période de lockdown ont montré qu’«ils ne se contentent pas d’une vie en ligne et aspirent à un retour au présentiel». Même s’il s’agit d’une proximité qui diffère un peu de celle que connaissaient leurs parents. «Les jeunes ont une vie ‹réelle› qui se prolonge par une vie virtuelle. Ils ne font pas une séparation nette entre les deux.» Annamaria Colombo Wiget estime aussi que le confinement constitue un intéressant baromètre: «On entend souvent dire que les jeunes se contentent d’une vie virtuelle et de contacts via les réseaux sociaux. Si c’était le cas, pourquoi souffriraient-ils autant d’être privés de rapports en présentiel?» De l’avis de la chercheure, «ce qui a changé avec les nouvelles technologies, c’est l’ajout d’un espace, d’une possibilité, celle d’être ensemble différemment». C’est peut-être justement cela, la nouvelle proximité sexuelle. La manière de créer du lien se renouvelle, mais le besoin de contacts étroits reste inchangé.


Clothilde Palazzo-Crettol

Les femmes et les hommes abordent-ils de la même manière le relationnel et l’intimité ? Non, et ces différences sont socialement construites, explique Clothilde Palazzo-Crettol, professeure à la HES-SO Valais-Wallis – Haute école de Travail Social – HETS et spécialiste des questions de genre.

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Photo: Bertrand Rey

Les femmes et les hommes ont-ils un rapport identique à la proximité physique?
CPC Non, les femmes et les hommes ont un rapport différent à la proximité, qui se manifeste tout au long de la vie et dans tous les domaines. En ce qui concerne les relations au sein de la famille, on constate par exemple que les femmes prodiguent la plupart des soins corporels des enfants en bas âge. Cette tendance persiste malgré les évolutions sociétales. Au niveau professionnel, il n’est un secret pour personne que le travail de care est assumé en grande majorité par les femmes. Toujours en lien avec le monde du travail, on observe que les femmes qui ont des fonctions managériales – et qui assument de les exercer différemment des hommes – sont généralement davantage à l’écoute de leurs collaboratrices et collaborateurs, avec lesquels elles sont très connectées. Je citerais aussi le domaine de l’amitié: les femmes entretiennent beaucoup plus le lien que les hommes.

Sans oublier bien sûr le couple, sur lequel de nombreux chercheurs se sont penchés, arrivant à la conclusion que les femmes sont davantage dans l’expressif et les hommes dans l’instrumental. C’est le cas même après des dizaines d’années d’union! Il est important de préciser que ces différences résultent de constructions sociales et d’une socialisation différenciée. Des travaux ont notamment montré que la masculinité dominante empêche – dans une certaine mesure – les hommes d’exprimer la proximité relationnelle ou affective.

Pourquoi, en Suisse romande, les femmes se font-elles la bise et les hommes se serrent-ils la main ?
Là aussi, ces rites d’interaction résultent d’une construction sociale et historique. Dès l’enfance, les femmes sont sensibilisées à l’importance de l’intimité, du contact physique. Pourtant les choses ne sont pas immuables: dans certains milieux, par exemple culturellement et socialement élevés, les hommes se font de plus en plus la bise. Et dans certains autres pays, les hommes sont beaucoup plus affectueux entre eux qu’en Suisse. C’est une thématique particulièrement intéressante en période de crise sanitaire. Est-ce que le fait de ne plus pouvoir se faire la bise en raison de la pandémie et de devoir la remplacer par un coup de coude est synonyme de plus grande égalité entre hommes et femmes? J’en doute, car ce sont seulement les gestes à connotation féminine qui disparaissent…

Les comportements sont-ils moins genrés chez les jeunes?
Très médiatisée, la hausse de la violence entre jeunes filles pourrait le faire croire. Mais de là à dire qu’elles sont devenues aussi violentes que les garçons, il y a un pas qu’il ne faut probablement pas franchir. Et une fois encore, on ne peut pas parler d’égalité puisqu’il s’agit d’une masculinisation des comportements relationnels des filles, qui ne s’accompagne pas d’une féminisation de ceux des garçons.