Réinventer l’avenir avec du «solarpunk» et des rebuts de smartphones

Les imaginaires du futur peinent à se renouveler. Peut-être parce qu’on ne les cherche pas au bon endroit. Le socio-anthropologue Nicolas Nova les voit dans les marges du numérique et de la science-fiction. Par Nic Ulmi

HEMISPHERES N°24 Prédire les futurs // www.revuehemispheres.ch

Les imaginaires du futur peinent à se renouveler. Peut-être parce qu’on ne les cherche pas au bon endroit. Le socio-anthropologue Nicolas Nova les voit dans les marges du numérique et de la science-fiction.

TEXTE | Nic Ulmi

Le futurisme d’avant-hier promettait des voitures volantes, celui d’aujourd’hui annonce des ordinateurs bricolés à partir de déchets et des panneaux solaires dans un monde réensauvagé. Professeur à la Haute école d’art et de design (HEAD – Genève) – HES-SO, où il enseigne l’anthropologie du numérique et la recherche en design, Nicolas Nova observe les manières dont les imaginaires du futur se réinventent en marge des grandes sagas et au coeur des rafistolages quotidiens.

Dans le livre Futurs? La Panne des imaginaires technologiques, sorti en 2014, vous exploriez le décalage entre les futurs imaginés par la science-fiction et notre réalité…
Le socioanthropologue Nicolas Nova cite les régimes d’historicité de l’historien François Hartog pour analyser la conception du temps qui prédomine dans notre société: après des temps modernes où l’avenir était plein de promesses, ce qui prévaut est la difficulté à se projeter et une survalorisation nostalgique du passé.
Le socioanthropologue Nicolas Nova cite les régimes d’historicité de l’historien François Hartog pour analyser la conception du temps qui prédomine dans notre société: après des temps modernes où l’avenir était plein de promesses, ce qui prévaut est la difficulté à se projeter et une survalorisation nostalgique du passé. | NICOLAS SCHOPFER

Le livre partait d’un constat. Dans la science-fiction mainstream, et dans la façon dont cette science-fiction a été reçue dans les milieux de l’ingénierie et de l’entreprise, un imaginaire revient de façon récurrente, rarement renouvelé: celui d’un modernisme technologique exacerbé, avec voitures volantes, jet packs et cabines de téléportation… Or, dans la réalité, après des temps modernes où l’image de l’avenir était pleine de promesses, ce qui prévaut aujourd’hui est la difficulté à se projeter en avant et une survalorisation nostalgique du passé.

Je ne suis pas seul à remarquer ce phénomène. L’anthropologue Marc Augé, dans Où est passé l’avenir? (2008) observait notre repli sur le présent en réaction aux angoisses de notre temps. Et l’historien François Hartog, qui parle de «régimes d’historicité» pour désigner le fait que les conceptions du temps varient selon les cultures et les époques, qualifie notre situation de «présentiste».

En même temps, aujourd’hui encore plus qu’au moment où j’écrivais ce livre, énormément de productions culturelles proposent des visions nouvelles de l’avenir, sortant du présentisme et dépassant ce « mur du futur ». On les trouve dans le design, dans la création artistique, dans des enquêtes sur des manières de vivre le monde, mais aussi dans la science-fiction, comme le montre la chercheure Irène Langlet dans son livre Le Temps rapaillé. Science-fiction et présentisme (2020), qui explore les marges de cet univers fictionnel.

Y a-t-il des éléments de cet imaginaire qui se sont réalisés sans qu’on y prête attention?

Des choses se passent du côté de la réception de ces imaginaires, lorsque, face à une oeuvre de science-fiction, quelqu’un se dit: «Ça, c’est hyper-intéressant, il faut le faire advenir.» Des objets technologiques ont ainsi été directement inspirés par des fictions: les téléphones mobiles par des engins de Star Trek, certaines visions des mondes virtuels par le cyberespace de William Gibson… Dans une exposition à la Cité du design de Saint- Etienne en 2015, dont j’étais le commissaire, je me suis intéressé à la façon dont la création des interfaces numériques se nourrit d’un dialogue entre design et science-fiction, avec des exemples allant des casques de réalité virtuelle aux appareils connectés de notre quotidien. Il y a un mouvement de coévolution à l’oeuvre entre des imaginaires et des volontés de les réaliser, parfois de manière obsessionnelle, comme chez un Mark Zuckerberg qui veut absolument faire advenir le métavers. On se demande au passage s’il a lu le roman de 1992 Snow Crash – Le Samouraï virtuel en français –, où Neal Stephenson forge ce terme dans un cadre franchement dystopique.

Des bâtiments biomimétiques qui produisent leur propre énergie, des forêts verticales et des bateaux dépollueurs: l’architecte Vincent Callebaut, éponyme du cabinet d’architecture visionnaire et éco-prospectif, conçoit et construit en pensant toujours à l’avenir. L’image du haut montre le projet Aequorea à Rio de Janeiro au Brésil. «Hyperions» (deuxième image) dévoile le futur de New Delhi en Inde. | © VINCNET CALLEBAUT ARCHITECTURES
Les visions du futur se renouvellentelles davantage dans des territoires plus marginaux de la science-fiction?

En ce moment, j’aime bien lire du solarpunk, un courant né il y a une dizaine d’années au Brésil, qui a essaimé ensuite un peu partout et qui est en quelque sorte l’envers du cyberpunk, avec des productions textuelles et visuelles, des jeux de rôle, des jeux vidéo… On se projette dans un monde qui ne serait pas celui des réseaux numériques et du néolibéralisme, mais plutôt une société en harmonie avec la nature, avec une production énergétique limitée à l’énergie solaire. Ces fictions – par exemple le roman de Becky Chambers A Psalm for the Wild-Built (Un Psaume pour les recyclés sauvages), 2021 – proposent une expérience de pensée: qu’est-ce qui changerait si on utilisait une énergie qui n’est pas toujours présente, qu’on ne peut pas stocker, mais qui aurait reconfiguré notre mode de vie en rendant moins problématique notre relation à l’environnement?

Autre exemple, le courant new weird, avec des auteurs comme China Miéville ou Jeff VanderMeer, explore des formes d’étrangeté du quotidien qui ne passent pas par la technologie, mais plutôt par la relation au vivant ou entre êtres humains. Le roman de China Miéville The City and the City (2009) représente un bon exemple: il se déroule dans deux villes qui occupent le même espace, mais où les gens de l’une sont entraînés et contraints à ne pas voir ceux de l’autre, qui se trouve pourtant au même endroit…

Hors science-fiction, vous notez que le design et l’anthropologie sont également des territoires où on voit se former des visions de nos futurs possibles.

Il y a des travaux très stimulants en sciences sociales sur notre relation aux entités non humaines, qu’elles soient animales ou technologiques. Je pense par exemple à Dieux et robots (2008) de l’anthropologue Emmanuel Grimaud, qui s’intéresse aux automates construits en Inde pour incarner des divinités… Dans le champ du design, je m’intéresse en ce moment aux pratiques de réemploi des rebuts du numérique. J’ai un projet de recherche là-dessus, baptisé Discarded Digital et financé par le Fonds national suisse, partant de l’hypothèse qu’il s’agit là, en gros, d’un futur probable de l’informatique. Avec mes collègues Anaïs Bloch et Thibault Le Page, nous observons, au moyen d’un regard anthropologique, des pratiques consistant à produire des objets plus ou moins fonctionnels à partir de déchets. Ceux-ci représentent un cas de figure assez inédit dans l’histoire humaine: d’une part, les appareils numériques dont ils proviennent sont très peu durables; d’autre part, en raison des difficultés d’extraction des terres rares et d’autres minerais critiques qu’ils contiennent, ces objets devront de plus en plus être recyclés et réemployés. Les rebuts qu’on trouve dans les décharges vont acquérir de la valeur.

On voit ainsi des designers recréer des ordinateurs à partir de machines cassées, ou bricoler des systèmes d’exploitation, tels que le Collapse OS, qui fonctionnent sur tous les appareils des quarante dernières années. On utilise à ce propos l’expression wild tech, par analogie avec low-tech et high-tech. Ces phénomènes ont pris de l’ampleur ailleurs. Ils pourraient s’amplifier dans le monde occidental. Il serait intéressant de s’inspirer de ces savoir-faire en matière de réemploi pour faire évoluer les machines d’aujourd’hui et penser celles de demain. C’est en tout cas une manière d’ouvrir les imaginaires et le répertoire des interventions possibles dans une école d’art et de design.

Votre enquête ethnographique sur les ateliers de réparation de smartphones se prolonge ainsi explicitement dans un imaginaire de l’avenir…

Absolument. L’anthropologue Anna Tsing utilise la notion de «patch» en observant dans son livre Le Champignon de la fin du monde (2017) des gens qui cueillent des champignons dans l’État américain de l’Oregon. Ils recherchent dans cette activité un plaisir en retrait de la société tout en vendant les produits de leur cueillette à une filière de commercialisation qui va jusqu’au Japon, où tout ceci vaut très cher… Elle parle de «patch» (littéralement «rapiéçage») pour désigner ces échanges qui émergent via une activité pratiquée pour son intérêt intrinsèque, suivant une logique non lucrative, mais insérée en même temps dans le monde capitaliste et dans un modèle lucratif.

Les réparatrices et réparateurs indépendants de smartphones et d’ordinateurs que j’ai observés dans cette enquête menée avec Anaïs Bloch s’inscrivent dans des logiques semblables. Ils aident les gens du quartier pour pas grand-chose, offrent leurs services comme écrivains publics, donnent un coup de main pour faire votre déclaration d’impôts et rafistoler vos appareils… Et, en même temps, ils font de l’argent sur la réparation de ces objets. Ces pratiques de soin et de maintenance, aujourd’hui dans les marges du monde numérique, pourraient prendre de plus en plus de place à l’avenir.