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Chutes chez les seniors : quand l’instabilité suscite la peur

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Responsables de nombreux décès et de la perte de l’autonomie, les chutes des seniors constituent désormais un enjeu de santé publique pour les sociétés vieillissantes. Des équipes de recherche travaillent sur des programmes visant autant la prévention que l’entraînement.

TEXTE | Stéphany Gardier

Chaque année, en Suisse, 1900 décès sont imputables à des chutes. Plus de 90% concernent des personnes de plus de 65 ans. Avec les années, équilibre et force musculaire ont malheureusement tendance à décroître. Cela favorise les chutes qui peuvent devenir récurrentes. Au-delà des coûts qu’induisent ces accidents – 1,8 milliard de francs pour les soins et 14 milliards liés aux conséquences socio-économiques –, ceux-ci peuvent dégrader significativement la qualité de vie des victimes. « Une large part des seniors concernés par une fracture de la hanche consécutive à une chute ne recouvrent pas la mobilité antérieure à la blessure », rappelle le Bureau de prévention des accidents, qui propose plusieurs programmes d’exercices de prévention en ligne pour les seniors. Cette prévention se trouve au coeur de la réponse à ce qui constitue désormais un enjeu de santé publique dont l’importance ne va cesser de grandir avec le vieillissement de la population. Limiter le nombre de chutes ou éviter la première passent aussi par une détection précoce des personnes les plus à risques de tomber, un sujet de recherche sur lequel travaillent plusieurs équipes en Suisse romande.

Consultation trop tardive

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Limiter les chutes augmente les chances des seniors de rester autonomes plus longtemps, explique la physiothérapeute Simone Gafner. | © BERTRAND REY

« Idéalement, il faudrait que les plus de 65 ans aient un bilan régulier pour mettre en évidence une baisse des paramètres en lien avec le risque de chute, comme la force musculaire ou l’équilibre, et qu’on leur propose des programmes d’entraînement ciblés », relève Simone Gafner, physiothérapeute et professeure assistante au PhysioLab de la HES-SO Valais-Wallis – Haute École de Santé – HEdS. Cela permettrait de limiter leur risque de chute. Dans la réalité, les personnes qui y sont sujettes ne consultent souvent que lorsqu’il y a une blessure. Personne n’aime tomber. Quand cela nous arrive, on se relève vite en espérant que personne ne nous a vu. Pour les seniors, il y a en plus la peur que cela inquiète leur entourage, qu’on leur demande de réduire certaines activités ou de prendre une canne. On identifie donc les ‹chuteurs› souvent tardivement. C’est ennuyeux, car c’est en limitant le nombre de chutes que l’on augmente les chances de rester autonome le plus longtemps. »

La chercheure a consacré sa thèse de doctorat, soutenue en 2022, à l’intérêt des muscles abducteurs de la hanche pour identifier les personnes les plus à risque de chute. Ces muscles, qui permettent de lever la jambe sur le côté, sont aussi ceux qui assurent la stabilité dans le plan frontal. Quand une instabilité gauche-droite s’installe, le risque de chute augmente. « Nous disposons aujourd’hui de plusieurs tests fonctionnels pour évaluer le risque de chute qui doivent être combinés pour une analyse pertinente, explique la chercheure. Pour compléter ces tests, nous avons développé un prototype qui mesure de manière simple et rapide la force d’abduction chez les personnes âgées et avons montré que ce paramètre a une bonne valeur prédictive du risque de chute. »

Bras dessus-dessous pour éviter la chute

L’équipe de Philippe Terrier, professeur assistant à la HE-Arc Santé – HES-SO à Neuchâtel, vient de terminer un projet qui visait aussi à identifier les personnes plus à risque de chuter en détectant des signes précoces d’instabilité de la marche. Elle a développé une nouvelle méthode pour analyser les données récoltées grâce à un accéléromètre lors d’une séance de marche naturelle dans un couloir. Cet algorithme pourrait aussi permettre d’évaluer l’efficacité des programmes d’entraînement dont l’ambition est de réduire le risque de chute. Si l’exercice physique reste au centre de la prévention des chutes et de leurs récidives, il n’est pas facile de se remettre en mouvement après être tombé. « La marche est utile à tout âge pour améliorer la condition physique, mais elle augmente l’exposition aux risques extérieurs de chute, constate Philippe Terrier. Les personnes à qui c’est arrivé peuvent avoir des craintes de sortir marcher. C’est dommage car c’est l’activité la plus accessible. » Le chercheur vient donc de lancer un nouveau projet, AAGT (Arm-in-Arm Gait Training Trial, ou entraînement à la marche bras dessus-dessous), qui évaluera le bénéfice de la marche avec un binôme plus jeune. « Des travaux préliminaires menés à l’Université de Montpellier (France) ont montré que, outre le bénéfice physique, cette pratique pouvait aider à améliorer les fonctions cérébrales motrices », précise Philippe Terrier. Le recrutement est en cours : cet essai, qui se déroulera au stade de la Maladière à Neuchâtel, accueille les participant·es de plus de 70 ans, capables de marcher quinze minutes et qui sont tombés au cours des 12 derniers mois. Pour les personnes accompagnantes, il faut avoir entre 18 et 40 ans : « À partir de 45 ans, il est déjà possible d’avoir des altérations du schéma de marche », justifie le chercheur. Avis aux quadras : c’est dès maintenant que les chutes du futur se préviennent !

La série « Old People in Parks » a été réalisée par le photographe britannique Ryan Harding en 2019. En fréquentant assidûment les parcs en Chine, il a été fasciné par les groupes de personnes âgées qui y font de l’exercice, nouent des relations sociales et se détendent de la manière la plus singulière qui soit.


Une prise en charge multidisciplinaire des chutes

Chez les personnes âgées, la chute est souvent perçue comme le signe d’une faiblesse musculaire. Mais elle n’est jamais la conséquence d’une seule cause. « Il s’agit de la résultante d’une association de facteurs intrinsèques et extrinsèques : si on a la possibilité de s’encoubler dans un tapis, on augmente son risque de chute sans avoir d’altération de la force ou de l’équilibre », illustre Philippe Terrier, professeur assistant à la HE-Arc Santé – HES-SO à Neuchâtel. Prévenir les chutes passe donc aussi par des aménagements de l’environnement, à commencer par le logement. « Cependant, effectuer des adaptations dans un logement peut parfois s’avérer compliqué. Nous avons entamé un projet avec le canton pour faciliter l’accès à l’information des personnes âgées et de leurs proches aidant·es », précise Simone Gafner, professeure assistante à la HES-SO Valais-Wallis – Haute École de Santé – HEdS, qui souligne la complexité du sujet des chutes. Il est ainsi connu que les séjours à l’hôpital peuvent aussi aggraver la perte de mobilité chez les personnes âgées. Un autre projet mené dans les laboratoires de la HEdS évaluera quels outils permettraient de favoriser la mobilité lors d’une hospitalisation. « Faire bouger un·e patient·e demande du temps, donc du personnel disponible, résume Simone Gafner. La pénurie de soignant ·es ne facilite pas ce genre d’approche et montre que la question des chutes reste vaste. Une approche globale, interprofessionnelle, incluant les politiques, est nécessaire. »