La santé pollue

Des soins qui dégradent l’environnement, une pollution qui rend malade: ce cercle vicieux doit être interrompu. Les infirmières se positionnent comme des actrices clés de cette transition vers un modèle de santé plus durable. Par Stéphany Gardier

HEMISPHERES N°24 Prédire les futurs // www.revuehemispheres.ch

Des soins qui dégradent l’environnement, une pollution qui rend malade: ce cercle vicieux doit être interrompu. Les infirmières se positionnent comme des actrices clés de cette transition vers un modèle de santé plus durable.

TEXTE | Stéphany Gardier

La santé, comme la plupart des autres secteurs de notre société, se trouve aujourd’hui face à des enjeux connus de longue date mais dont l’urgence a été minimisée. «Tout ce qui a été déployé depuis des décennies dans nos systèmes l’a été avec l’objectif d’une meilleure qualité et sécurité des soins, résume Séverine Vuilleumier, professeure à l’Institut et Haute École de la Santé La Source – HES-SO à Lausanne. L’impact sur l’environnement et le caractère durable de ces systèmes ne faisaient pas partie du cahier des charges. Des études ont estimé que le système de santé est responsable de 6,7% de l’empreinte carbone suisse, alors que la moyenne mondiale se situe à 4,4%.»

Des sources de pollution variées

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Pour la professeure Séverine Vuilleumier, la santé durable passera aussi par des conditions de travail durables pour les soignants. | © FRANÇOIS WAVRE | LUNDI 13

Comment les soins impactent-ils l’environnement ? De très nombreuses manières, à commencer par la production de déchets plastiques. Au fil des années, l’usage unique pour le matériel médical est largement entré dans la norme, accroissant de manière considérable les déchets engendrés, mais aussi la consommation d’énergie pour produire tous ces objets, les transporter, puis les traiter après usage. Outre leur aspect polluant, ces plastiques renferment aussi souvent des substances qui ont un impact sur la santé humaine. C’est le cas par exemple des bisphénols, phtalates et parabènes. De plus en plus d’établissements de soins, notamment des maternités, s’engagent afin de mieux sourcer la composition des matériaux en plastique, d’en réduire l’usage, voire de les éliminer. Mais ceci nécessite d’être innovant, les alternatives n’étant pas légion. «Les bilans chiffrés sont très difficiles à établir, relève Séverine Vuilleumier. Mais il ne fait aucun doute que nous générons beaucoup de déchets! La bonne nouvelle, c’est que nous avons une énorme marge de progression et que la moindre action a un impact.»

La production et la consommation de médicaments, de produits de contraste pour l’imagerie médicale, ou même de gaz anesthésiants constituent une source de pollution moins visible, mais dont l’impact sur les écosystèmes s’avère majeur. En 2021, Nathalie Chèvre, écotoxicologue à l’Université de Lausanne, avançait que l’équivalent de 50 tonnes de médicaments seraient présentes dans le lac Léman. «On peut s’inquiéter d’une telle accumulation de substances chimiques dans ce qui représente notre réserve d’eau potable, pointe Séverine Vuilleumier. Or si l’air, l’eau et nos aliments sont pollués, on ne peut pas s’attendre à des effets positifs sur notre santé.»

Briser le cercle vicieux

Des soins qui polluent. Cette pollution rend malade et, par conséquent, augmente les besoins de soins: voici le cercle vicieux qu’il est devenu urgent de briser. Et les professionnel·les de la santé ont un rôle clé à jouer dans la mise en place d’un système plus durable. «La Suisse compte plus de 180’000 soignant·es qui bénéficient d’une formation pour mettre en place de bonnes pratiques ainsi que d’un bon niveau de crédibilité auprès des populations. Ils peuvent les aider à se maintenir en santé dans un environnement propice et accompagner les patient·es dans une démarche de soins qui intègre l’environnement», affirme Séverine Vuilleumier, qui a développé à La Source un module de formation continue en santé environnementale. Cet enseignement propose aux soignant·es et aux professionnel·les du social d’explorer les thèmes de la santé et de l’environnement sous différents angles et d’acquérir de nouvelles compétences pour leur permettre de proposer de nouvelles pratiques professionnelles durables et propices à la santé, tant dans leurs institutions qu’auprès des communautés.

Pour assurer cette mission, les infirmier·ères sont particulièrement bien placés : porteurs de valeurs, ils ont des compétences de communication et d’éducation précieuses pour transmettre efficacement des messages, «sans braquer ou provoquer de l’éco-anxiété, ce qui est très important pour que les gens se mettent en action», souligne la chercheure. Ils sont en outre habitués à prodiguer des conseils de prévention portant sur l’alimentation ou l’activité physique. Or avoir comme objectif de rester en bonne santé peut aussi représenter un levier puissant pour protéger l’environnement: acheter des aliments sans pesticides ou prendre son vélo au lieu de la voiture réduit certains risques pour la santé et génère un cobénéfice pour l’environnement.

Les infirmier·ères sont aussi habitués à une approche holistique des patient·es dont ils connaissent bien l’environnement et le quotidien. Ils sont ainsi en première ligne pour faire le point sur leurs besoins réels en matière de soins et pour les sensibiliser à la smarter medicine. Ce concept porté par l’association du même nom a vu le jour en 2011 aux États-Unis, pays le plus touché par la surmédicalisation, avant de devenir un mouvement mondial. Implantée en Suisse depuis 2017, elle rassemble des médecins, des infirmier·ères, des physiothérapeutes, des étudiant·es en médecine, des associations de patient·es, ainsi que de consommatrices et de consommateurs. «Au début, on se sentait un peu seuls, nous avons même reçu de nombreuses critiques de la part de certains médecins, se souvient Nicolas Rodondi, directeur de l’Institut de médecine de famille à l’Université de Berne et président de l’association smarter medicine en Suisse. Mais la situation a bien évolué. Plus de 20 sociétés de spécialistes nous ont rejoints depuis. Et les jeunes médecins se montrent très motivés par les valeurs que nous défendons.»

image 1 Le diclofénac, un anti-inflammatoire non stéroïdien, s’accumule dans les milieux aquatiques. La crevette des ruisseaux le transforme alors en un métabolite encore plus toxique que la substance d’origine, a révélé en 2020 l’Eawag – Institut fédéral suisse des sciences et technologies de l’eau. | © HELMUT CORNELI / ALAMY STOCK PHOTO

image 2 Image du centre de tri des Hôpitaux universitaires de Genève. Désormais la plupart du temps à usage unique, le matériel médical accroît de manière considérable la quantité de déchets produits par le système de santé. | © NICOLAS RIGHETTI | LUNDI13

Limiter les soins «de basse valeur»

La smarter medicine promeut une approche médicale raisonnée qui vise à réduire les soins de «basse valeur». «Nous souhaitons notamment lutter contre la surprescription, aujourd’hui très répandue», explique Nicolas Rodondi. Notre étude parue dans le British medical journal a montré que chez des patient·es traités pour plus de trois maladies – ce qui est fréquent chez les personnes âgées dans les pays occidentaux – 90 % prenaient au moins un traitement inapproprié.» Une autre étude, menée dans des EMS des cantons de Vaud et de Fribourg, a révélé que la moitié des pensionnaires prenaient au moins 15 molécules par jour, dont un tiers n’avait pas de bénéfice pour la santé! «Ces médicaments, en plus de n’apporter aucun bénéfice, augmentent le risque de souffrir d’effets secondaires, précise le médecin. Ces derniers constituent la cinquième cause d’hospitalisation en Suisse.»

La dernière molécule mise sur le marché n’est pas toujours la meilleure, un bon diagnostic ne nécessite pas forcément de recourir à de l’imagerie médicale, recevoir un traitement standard et non la toute dernière thérapie n’est pas un signe de mauvaise prise en charge. Diffuser les principes de la smarter medicine demande d’accompagner un changement des mentalités, tant chez les soignant·es que chez les patient·es traités. L’association établit par exemple des listes des traitements ou d’examens qui ne sont pas utiles pour les patient·es afin d’aider les médecins à arrêter de les prescrire. «Nous diffusons aussi ces listes auprès du grand public afin de favoriser un dialogue entre médecins et patient·es», précise Nicolas Rodondi, tout en confirmant que les infirmier·ères peuvent être un maillon dans la facilitation de ce dialogue et ainsi contribuer efficacement au développement d’une médecine sobre et essentielle. « Nul doute que ces soignant·es sont motivés pour s’engager dans une démarche qui va dans le sens d’une meilleure santé globale, mais ils ne pourront s’investir réellement que si leurs conditions d’exercice le leur permettent, prévient Séverine Vuilleumier. Aujourd’hui, beaucoup sont submergés de contraintes.» La santé durable passera donc par des conditions de travail durables pour les soignant·es, une gageure pour de nombreux pays, dont la Suisse.