HEMISPHERES-N°25 Vivre avec les instabilités // www.revuehemispheres.ch

Les polycrises ou les convulsions du monde dopées par la complexité

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L’interaction entre plusieurs crises renferme un potentiel de nuisance insoupçonné. Elle peut toutefois livrer des clés de compréhension inédites face aux incertitudes. C’est ce à quoi le chercheur canadien Michael Lawrence s’attelle au sein du Polycrisis Project du Cascade Institute.

TEXTE | Nic Ulmi
ILLUSTRATION | Federico Yankelevich

Dans notre esprit, une crise est un événement brusque et intense, une flambée avec un pic suivi d’une décrue. Le XXIe siècle aura élargi nos horizons en nous offrant la « permacrise » (mot de l’année 2022 pour le dictionnaire anglais Collins), qui ne passe jamais, au point de se confondre avec une nouvelle normalité. Un autre terme semble désormais en train de prendre le relais, désignant un état de crise qui n’est plus seulement « perma », mais aussi « poly » : les crises en cours n’en font plus qu’une, une « polycrise », bien pire que la somme de ses parties.

Le mot, brièvement lâché une première fois par le sociologue Edgar Morin et la journaliste Anne-Brigitte Kern dans le livre Terre-Patrie 1Paru en 1993, Terre-Patrie apparaît aujourd’hui comme un ouvrage visionnaire. Au vu de l’interdépendance des problématiques liées à la mondialisation, les auteur·es défendent l’idée que l’être humain ne peut plus se permettre de faire face aux défis écologiques, économiques ou sociaux de manière différenciée. Pour ce faire, il s’agit de réformer la pensée., a recommencé à circuler vers 2020 à l’interface entre la recherche et la politique. Il a trouvé une tribune universitaire dans les articles de l’historien Adam Tooze et du politologue Thomas Homer-Dixon, puis une consécration politique dans le Global Risks Report 2023 du Forum économique mondial. À l’Université canadienne Royal Roads, en Colombie-Britannique, un centre de recherche appelé Cascade Institute et dirigé par Thomas Homer-Dixon a lancé entretemps un projet visant à comprendre l’état « polycritique » du monde et à suggérer des pistes d’action. Le spécialiste en gouvernance globale Michael Lawrence dirige la recherche au sein du Polycrisis Project.

Comment sait-on que l’on traverse une polycrise et non une crise ordinaire ?
Au Cascade Institute, nous définissons la polycrise comme l’interaction entre plusieurs crises qui se déroulent simultanément dans différents systèmes à l’échelle mondiale, selon des modalités qui aboutissent à transformer et à multiplier les impacts de chacune d’entre elles. Les effets qui en résultent sont qualifiés d’émergents, car ils sont différents (et généralement plus graves) qu’ils ne seraient si les crises qui les engendrent se produisaient sans interagir entre elles. Une polycrise pose ainsi un défi ardu, car aucune des crises qui la constitue ne peut être traitée de manière isolée. Cela nous oblige à affronter la complexité de l’ensemble comme un tout.

S’agit-il d’un phénomène mondial ?
Une polycrise peut se produire à n’importe quelle échelle où l’activité humaine est organisée en systèmes qui interagissent entre eux. Chaque fois que la défaillance d’un système est susceptible d’entraîner celle d’autres systèmes, il existe un potentiel de polycrise. Mais la recherche au sein du Cascade Institute se concentre spécifiquement sur la polycrise à l’échelle globale, qui met en jeu des systèmes tissés par des décennies de mondialisation, atteignant potentiellement les populations du monde entier.

De quoi est faite la polycrise que nous traversons ?
Le changement climatique constitue une composante massive : il produit des phénomènes météorologiques extrêmes, exacerbe des conflits, force des populations à migrer et augmente le risque de nouvelles pandémies. Nous sommes aux prises avec une transition énergétique vers la neutralité carbone sans mesurer pleinement à quel point nous dépendons des combustibles fossiles pour des aspects tels que la production alimentaire et les infrastructures. Nous prenons un tournant géopolitique houleux vers un ordre multipolaire, et les tensions internationales s’exacerbent alors même que les crises en cours exigeraient une coopération. Dans le domaine du climat, par exemple, les pays riches devraient s’encourager mutuellement à fixer des objectifs plus ambitieux et se tenir mutuellement responsables de leur réalisation. Ils devraient également accroître leur soutien aux mesures prises dans les pays du Sud, qui sont à la fois les plus vulnérables et ceux qui ont le moins contribué au problème. Nous observons par ailleurs une tendance vers des formes de gouvernements plus autoritaires, ainsi qu’une montée du populisme et de l’extrémisme qui menacent nos institutions démocratiques et notre capacité à agir collectivement. Pour couronner le tout, nous faisons face à des inégalités socio-économiques vertigineuses et à une incertitude profonde sur les effets de l’intelligence artificielle…

Comment les crises en cours interagissent-elles ?
Deux exemples. L’invasion russe de l’Ukraine n’a pas seulement dévasté ce pays, elle a également provoqué un choc dans de multiples systèmes mondiaux, déstabilisant les marchés de l’alimentation et de l’énergie, attisant les tensions géopolitiques. La pandémie de Covid-19 a aggravé les inégalités socio-économiques, soumis les systèmes de santé à une tension accrue et attisé la polarisation politique ; de surcroît, les mesures de relance prises dans les pays riches ont contribué à engendrer de l’inflation et à ternir les perspectives de croissance.

Y a-t-il quelque chose d’inédit dans la situation ?
Je ne pense pas qu’il s’agisse de la première polycrise de l’histoire du monde. La Seconde Guerre mondiale et les chocs pétroliers des années 1970 constituent des précédents évidents. Mais la polycrise actuelle est différente sous deux aspects. Premièrement, l’interconnectivité globale a atteint une densité inédite, créant des vulnérabilités qui nous exposent à des crises en cascade. Deuxièmement, les activités humaines se heurtent désormais aux limites biophysiques planétaires : sous notre pression, le système terrestre est en train de quitter l’équilibre dans lequel il s’était installé il y a 12’000 ans après la dernière glaciation.

Faut-il un mot nouveau pour le comprendre ?
Le terme « polycrise » est à mon avis essentiel. Bien qu’il soit généralement admis que les crises interagissent et s’aggravent mutuellement, la recherche a encore tendance à les étudier de manière isolée, et la politique à les traiter séparément. Nous ne comprenons pas encore les mécanismes spécifiques de cause à effet par lesquels les crises se déplacent à l’intérieur d’un système et d’un système à l’autre. Les institutions de gouvernance mondiale ne se sont pas adaptées à la nature intersystémique des problèmes globaux. Le Cascade Institute entend contribuer à combler cet écart.

On peut détailler les éléments qui composent une polycrise, mais comment caractériser le… monstre qui en émerge ?
J’insisterais sur la nature systémique des crises auxquelles le monde est confronté. On pense aux crises comme à des événements tels que des phénomènes météorologiques extrêmes, des guerres, des pénuries de ressources ou des chocs financiers. Mais à un niveau plus profond, ce sont aujourd’hui les équilibres constitutifs des systèmes qui sont déstabilisés. Ces équilibres maintiennent normalement le comportement de chaque système à l’intérieur d’une fourchette donnée. Une fois qu’ils sont ébranlés, le système commence à se conduire d’une manière inattendue. En ce moment, par exemple, nous assistons peut-être à la rupture du paradigme monétariste dans l’économie mondiale, dans la mesure où les hausses des taux d’intérêt n’ont pas les effets escomptés en termes de maîtrise de l’inflation.

En insistant sur la complexité, ne risque-t-on pas de renforcer un sentiment d’impuissance ?
C’est une des raisons pour lesquelles la pensée de la complexité est parfois rejetée. En réalisant à quel point le monde est complexe, il peut être tentant de baisser les bras et de dire « on ne peut rien faire »… Mais la complexité n’est pas absolue au point qu’il n’y ait rien à faire. Elle exige cependant qu’on l’approche en tant que telle, en maniant des outils tels que la gestion adaptative, qui consiste à apprendre en même temps qu’on agit.

C’est ce que fait le Cascade Institute ?
Il s’attache à favoriser des transformations sociétales vers un avenir meilleur en s’appuyant sur la pensée systémique complexe. Nous nous concevons comme des « synthétiseuses » et des « synthétiseurs », travaillant à partir de données issues de rapports internationaux et de résultats scientifiques et enquêtant sur les processus de causalité qui imbriquent les systèmes mondiaux. Nous essayons d’identifier les facteurs de tension sur le long terme, les mécanismes à l’origine des crises systémiques et les événements déclencheurs. Il existe une reconnaissance croissante de la nécessité de ce type de réflexion. Nous recevons de plus en plus de demandes de consultations, tant au Canada qu’à l’étranger.

Si nous parvenons à mieux comprendre la nature systémique des problèmes, nous avons une chance de trouver des points de levier pour déclencher des « cascades vertueuses » : des changements bénéfiques qui s’auto-amplifient à partir d’une modification dans des domaines tels que la technologie ou les normes sociales. Grâce à des politiques d’incitations appropriées, la Norvège a réussi à atteindre une masse critique d’automobilistes utilisant des véhicules électriques, en train d’évincer du marché les voitures roulant aux combustibles fossiles… La question est dès lors de savoir si nous parviendrons à déclencher des cascades vertueuses avec un impact transformateur à l’échelle mondiale.

Le mot « polycrise » fait l’objet d’un certain buzz. Est-ce une bonne chose, ou y a-t-il des effets indésirables ?
Je constate un retour de balancier, surtout depuis que le terme a été sous le feu des projecteurs à la réunion annuelle du Forum économique mondial en janvier 2023. Pour des personnes très critiques à l’égard de ce qu’elles considèrent comme « l’élite de Davos », le terme est en quelque sorte coupable par association, soupçonné de constituer une poudre aux yeux pour masquer une politique du statu quo. Nous pensons pour notre part que, bien menée, la réflexion systémique met en évidence les dynamiques de pouvoir dans les structures que nous devons modifier pour rendre les systèmes plus résilients, moins volatils et moins périlleux. L’optique de la complexité nous aide à comprendre à quel point ces structures de pouvoir sont profondément enracinées. En fin de compte, si « polycrise » reste un mot à la mode tout en nous sensibilisant aux interactions entre systèmes, c’est une bonne chose


Bio express

HEMISPHERES-N°25 Vivre avec les instabilités // www.revuehemispheres.ch

1984 Naissance à Brampton, Ontario (Canada)

2011 Master en Global Governance à l’Université de Waterloo (Canada), avec un projet de recherche appliquant l’approche des systèmes complexes à la guerre des cartels au Mexique

2011 – 2012 Chercheur au Centre for International Governance and Innovation à Waterloo, où il travaille sur la réforme du secteur de la sécurité et sur la consolidation de la paix au niveau international

2019 Doctorat en gouvernance globale à l’Université de Waterloo, avec une thèse appliquant l’approche des systèmes complexes à la coévolution des conflits armés et des relations internationales

2020 Engagé au Cascade Institute, où il devient responsable de la recherche du Polycrisis Project

2021 Commence l’enseignement à l’Université de Waterloo en politique étrangère, résolution de conflits et complexité dans la gouvernance globale