Se déplacer, dessiner, dialoguer et encore se dépasser… Cycliste, illustratrice, équithérapeute, athlète ou encore freerunner, cinq personnes décrivent leurs manières de bouger et de faire bouger.

TEXTE | Jade Albasini
IMAGES | Hervé Annen


« La BD, une forme d’art en mouvement »

Fanny Vaucher, 45 ans
Illustratrice et autrice de BD, Sainte-Croix (VD)

Raconter le monde et ses mouvements sociaux à travers ses illustrations, c’est le credo de Fanny Vaucher. « La mise à distance du dessin permet de parler d’un sujet complexe, d’y réfléchir autrement et de toucher d’autres personnes », affirme-t-elle en mentionnant sa dernière publication L’Usine du pire, sortie en avril 2026 : une enquête sur l’élevage des cochons. Antispéciste et féministe, l’autrice vaudoise n’hésite pas à intégrer son engagement politique à son travail. « La BD constitue un médium populaire qui porte des thématiques hors de leur sphère de base. » Depuis son adolescence, elle lie sa créativité à son activisme. Après avoir terminé son Master en lettres à l’Université de Lausanne, elle rejoint l’École des arts appliqués de Genève. « C’est d’abord la littérature qui m’a parlé. Puis j’ai appris les techniques de dessin, un excellent vecteur de narration. » Alors que les tomes de Tintin ou de Yakari l’accompagnaient durant son enfance, l’illustratrice se réapproprie le champ graphique de la « nouvelle BD » des années 2000. « Une forme d’art en mouvement, qui puise dans l’expérimentation. On peut s’en emparer librement. » Militante et touche-à-tout, Fanny Vaucher a aussi raconté l’histoire suisse à travers la vie de femmes oubliées dans Le Siècle d’Emma en 2018. Elle y a aussi revisité la montée du nazisme et les luttes sociales des années 1970.


« Ce qui compte, c’est le dialogue entre le corps et l’urbanisme »

Charles Luong, 27 ans
Étudiant en sport et freerunner, La Chaux-de-Fonds (NE)

« Ce qui m’a plu dans le parkour, c’est la liberté. J’apprenais les mouvements à mon rythme. » De manière organique, passer d’un point A à un point B, c’est la philosophie de cette discipline qui se décline en plusieurs variantes, dont le freerunning, une version plus créative et artistique. À 15 ans, après avoir goûté au foot, au tennis ou encore à la natation, Charles Luong teste cette pratique qui change tout. Ce n’est pas seulement un sport, c’est une manière d’habiter l’espace. Il s’entraîne directement jusqu’à dix heures par semaine, entouré d’une communauté passionnée qui le soutient. À 19 ans, il teste sa première compétition professionnelle à Santorin en Grèce. D’autres rendez-vous suivront, dont une belle sixième place aux championnats du monde à Matera en Italie en 2019. Alors que le Chaux-de-Fonnier se blesse, il explore sa discipline autrement, de manière plus ludique. Ce qui compte pour lui, c’est le dialogue entre le corps et l’urbanisme. Maintenant qu’il se forme comme professeur de sport, Charles Luong transmet déjà son savoir à des plus jeunes, notamment au centre des arts du cirque Circo Bello à La Chaux-de-Fonds et à l’Urban Move Academy – École des cultures urbaines à Genève. « Il faut sortir de l’homogénéisation des figures et juste oser explorer ! Le plus important dans le freerunning, c’est la maîtrise de soi qui se partage entre proprioception et conscience du danger. » Le jeune homme rêve désormais de ramener la discipline dans sa dimension communautaire, plus sociale et moins compétitive. Où l’essence reste l’art de bouger.


« Le balancement du cheval amène de l’apaisement »

Manuela Lenoir, 51 ans
Enseignante spécialisée et équithérapeute, Thierrens (VD)

Apprendre, essayer, mais surtout, se remobiliser. Voilà ce que proposent les ateliers d’équithérapie de l’association Pirouette, cofondée il y a 10 ans par l’enseignante spéciali­sée Manuela Lenoir et la psy­chologue Elena Pezzoli Piot. Cavalières, elles voulaient proposer aux élèves un ap­prentissage hors des murs de l’école. Elles testent alors un dispositif : un après-midi par semaine de média­tion animale par le cheval. Les séances privilégient la relation à l’équidé par son mouve­ment, au sol ou sur son dos. « On voit les jeunes trouver d’autres ressources. Passer par le lien avec l’animal débloque la parole », affirme Manue­la Lenoir. Le cheval commu­nique principalement avec ses congénères par le corps. Les jeunes observent ses in­teractions et découvrent que le langage est multiforme. « Ils·elles comprennent qu’ils peuvent collaborer et commu­niquer autrement », explique l’équithérapeute. Dans ce dia­logue gestuel, ils apprennent l’écoute et l’ajustement. « Sou­vent, ce qu’il leur manque, ce sont des capacités de s’accor­der à l’autre. Comme le corps a une mémoire, leur expé­rience via leur rapport avec le cheval sera transposable dans leur quotidien. » L’équithéra­pie permet aussi de la gestion des émotions. « Le balance­ment du cheval ou le fait de se laisser porter amènent de l’apaisement », souligne encore Manuela Lenoir.


« Le vélo, un mode de vie qui se cultive »

Alexandre Bagnoud, 41 ans
Chargé de projet en recherche et développe­ment sur le traitement de l’eau potable et président de Pro Vélo Valais Wallis, Granges (VS)

Après avoir été actif dans la recherche en microbiologie environnementale en Suisse et à l’étranger, Alexandre Bagnoud est rentré dans son Valais natal. Depuis, il travaille chez Membratec, une entreprise qui traite l’eau potable. C’est là que ce père de famille à la fibre écolo reprend goût au cyclisme. « Aujourd’hui, je vais au bureau à vélo toute l’année, qu’il pleuve ou qu’il neige. On dit toujours qu’il n’y a pas de mauvais temps, juste de mauvais équipements. Ces quelques minutes que je perds sur mon trajet journalier sont si bénéfiques à mon bien-être », raconte celui qui a repris la présidence de Pro Vélo Valais Wallis en 2024. Tout naturellement, il transmet sa passion pour cette pratique à ses enfants. Pour les sensibiliser à la mobilité douce, il tente aussi de convaincre ses collègues lors des événements Bike to work, car le vélo, « c’est un mode de vie qui se cultive ». Et contrairement à certains puristes qui regardent d’un œil critique les vélos électriques, Alexandre Bagnoud les encourage. « Tant que cela permet de sortir de la sédentarité… » Dans un canton motorisé, il détonne. Surtout lorsqu’il confie que conduire représente pour lui « un effort ». Pas surprenant alors de le croiser aussi sur des routes de montagne, à pédaler dans des sessions plus sportives.


« Après ma grossesse, j’ai eu l’impression de redécouvrir mon corps »

Sarah Atcho-Jaquier, 30 ans
Athlète professionnelle, Lausanne (VD)

L’été passé, Sarah Atcho-Jaquier a donné vie à Jules. Dès qu’elle a eu le feu vert, la sprinteuse lausannoise a repris l’entraînement. Son objectif ? Revenir au top de sa forme pour participer aux Jeux olympiques de Los Angeles en 2028. « Après une grossesse, c’est assez dérou­tant d’observer les change­ments dans son corps. Je savais exactement ce qu’il était capable de faire et je connaissais ses limites. Aujourd’hui, j’ai l’impression de tout redécouvrir. Je dois réadapter des choses tous les jours », confie l’athlète de haut niveau. Avec les hormones, elle remarque aussi des changements : « J’ai gagné en mobilité et souplesse, mais perdu au niveau musculaire. Je dois ajouter du renforcement à mon programme, soit trois séances par semaine », précise-t-elle. Son fils l’accompagne pour l’endu­rance. « Le cardio, ça n’a jamais été mon point fort. Mais c’est dorénavant ce que je préfère, car c’est la seule partie de l’entraînement que je peux faire avec lui. Je prends la poussette et on va courir ensemble. » Sarah Atcho-Jaquier souhaite allier sa vie de maman et sa carrière de sportive. « J’ai été inspirée par des championnes dans le milieu de l’athlétisme. Et j’espère à mon tour donner des idées à d’autres jeunes filles pour qu’elles ne se mettent pas de barrières. » Elle s’organise pour amener Jules avec elle lors des camps d’entraînement, en Suisse ou à l’étranger. « Je fais aussi attention à mettre le mouvement au centre de sa vie, qu’il puisse bouger comme il veut pour acquérir les bons réflexes de développement. »