Cinq personnes racontent ce qui les pousse aux ouvertures : organiser des randonnées écoféministes, baser son enseignement sur la discussion, faire des confitures, jouer de la musique avec des personnes en situation de handicap ou encore décrypter les mécanismes de violence de genre.

TEXTE | Sabine Pirolt
IMAGES | Hervé Annen


« Cheminer sur les traces de ces femmes a été libérateur »

HEMISPHERES 26 Des parcours aux horizons ouverts Virginie Thurre

Virginie Thurre, 47 ans
Accompagnatrice en montagne et travailleuse sociale, Lausanne

Sac à dos et tenue sportive, Virginie Thurre arrive pile à l’heure au rendez-vous, sur une terrasse lausannoise. Elle raconte son parcours : « Je suis un être hybride. J’ai fait des études de pédagogie curative, travaillé quinze ans avec des personnes en situation de handicap, puis dix ans avec des jeunes, et je suis accompagnatrice en montagne. » L’inclusion, cette passionnée de football – elle a joué en ligue A – l’a vécue en coachant une équipe mixte de personnes atteintes d’un handicap. « L’objectif était que chacun·e soit respecté dans sa différence, peu importe le résultat. » Création d’espaces réservés aux filles dans la région de Lausanne, mise sur pied d’activités autour du sexisme, de l’homophobie et de la transphobie dans un établissement scolaire, ses projets sont des réussites d’équipe. La notion de participation horizontale est fondamentale pour elle. C’est dans le même esprit qu’elle a créé le réseau échappées qui propose des randonnées écoféministes. « Nous proposons de partir sur les traces de pionnières, par exemple celles qui ont marqué l’histoire de l’espace. » La Vaudoise est frappée par l’énergie qui naît de ces marches. « Plus j’en fais, plus je sens cette puissance collective qui se dégage, comme si nous nous renforcions mutuellement. Je n’imaginais pas que cheminer sur les traces de ces femmes pouvait être si libérateur. Je sens beaucoup de souffrance au travail, et je vois qu’au fil des heures, en marchant dans la nature, les gens vont mieux et sont plus joyeux. »


« C’est l’inclusion de différents domaines qui m’intéresse en architecture »

HEMISPHERES 26 Des parcours aux horizons ouverts Julien Grisel

Julien Grisel, 50 ans
Architecte et professeur à la Haute école d’ingénierie et d’architecture de Fribourg

« Participation », c’est le maître mot de cet architecte vaudois lorsqu’il parle de son activité de professeur à la Haute école d’ingénierie et d’architecture de Fribourg – HEIA-FR – HES-SO. « Mon métier d’enseignant ne consiste pas à donner des leçons, mais à accompagner et à faire émerger les questionnements des étudiant·es. C’est à travers le partage et la discussion que se crée l’enseignement. Il n’y a pas une personne qui détient une vérité absolue sur les choses. » On l’aura compris, son ambition est de rendre l’enseignement plus horizontal. « L’équilibre à trouver n’est pas facile, car, à un moment donné, on doit évaluer les étudiant·es… ». Dans son activité d’architecte qu’il exerce à mi-temps chez Bunq, un bureau qu’il a cofondé avec trois confrères, il est confronté aux mêmes préoccupations que ses élèves : concevoir des constructions belles, saines et vertueuses au niveau environnemental. « Par exemple, comment imaginer des constructions ayant un impact environnemental faible tout en considérant l’ensemble du cycle de vie des matériaux ? » En plus de son diplôme d’architecte, le Vaudois a suivi des perfectionnements en développement urbain durable, gestion des ressources et gouvernance, et a effectué une thèse sur les questions de reconstruction post-catastrophe. « Mes études m’ont amené à explorer différents champs. J’ai abordé des problématique de politique, d’économie, de sociologie, de géopolitiques et de sciences humaines. C’est l’inclusion de différents domaines qui m’intéresse
en architecture. »


« Nos séances de rédaction sont ouvertes »

HEMISPHERES 26 Des parcours aux horizons ouverts Janosch Szaboz

Janosch Szabo, 38 ans
Journaliste et artisan confiturier, Péry-La Heutte (BE)

Dès son enfance, l’ouverture et l’inclusion font partie de la vie de Janosch Szabo. Il se raconte, installé au milieu de son jardin à Péry-La Heutte. Sa mère participe alors à un projet de vie communautaire qui réunit cinq familles. « Nous n’habitions pas ensemble, mais partagions nos repas et nos produits. Ma mère produisait des légumes pour tous, un autre couple était boulanger, une famille élevait des vaches. » Le petit Janosch va à l’école Steiner de Villeret avec trois autres élèves. « Notre salle de classe était installée dans une institution pour personnes en situation de handicap mental. Pour moi, elles étaient comme nous. » Il enchaîne avec une maturité spécialisée, puis s’oriente vers le journalisme en créant la rédaction biennoise de Tink.ch, un webzine trilingue réalisé par des jeunes. Il passera ensuite par l’école des médias de Lucerne, puis travaillera pour le Bieler Tagblatt. Actuellement, il codirige Vision 2035, un « journal pour un nouveau cap ». « Nos séances de rédaction sont ouvertes à tout le monde. Chacun peut avoir son style. » Parallèle­ment, il s’est lancé dans la confection de confitures contre le gaspillage, en récoltant les fruits des particuliers qui n’ont pas le temps de s’en occuper. « Pour faire les confitures, j’ai un réseau de retraitées. Elles m’aident, on discute, c’est un échange. »


« La musique m’a rapproché de personnes en situation de handicap »

HEMISPHERES 26 Des parcours aux horizons ouverts Jaouen Rudolf

Jaouen Rudolf, 27 ans
Musicien, Genève

« On a rarement une seule activité professionnelle lorsqu’on est artiste, confie le musicien genevois Jaouen Rudolf. Il faut rester ouvert. » Cette notion est non seulement inhérente à sa profession, mais essentielle à son instrument : la batterie. « On est vite limité par le répertoire de la percussion solo. Peu de percussionnistes font carrière seuls. » Mais rembobinons son parcours : un père qui travaille dans la marine française, une mère professeure de piano classique, son premier instrument. C’est lors d’un stage – il a 16 ans et fréquente le conservatoire de Strasbourg – qu’il rencontre des musicien·nes qui l’inspirent. « En les écoutant, j’ai ressenti des émotions incroyables. » Lui qui se voyait dans les maths veut désormais devenir musicien. Il passe deux ans dans un conservatoire d’arrondissement de Paris avant d’être accepté à la Haute école de musique de Genève – HEM – Genève – HES-SO. « J’ai fait un premier Master en performance-composition, et là, je termine un Master de pédagogie. » L’inclusion fait également partie de son parcours. « J’ai joué avec des musicien·nes en situation de handicap, les Percussions de Treffort. J’ai écrit une pièce pour l’occasion. Malgré nos différences, nous avions un langage commun : la musique. Elle nous a permis de nous rapprocher. »


« Il faut désapprendre ce qu’on a appris »

HEMISPHERES 26 Des parcours aux horizons ouverts Valerie Vuille

Valérie Vuille, 32 ans
Experte en études genre, Genève

« À notre niveau, nous faisons changer les choses. Nous permettons une ouverture sur les sujets de genre et vulgarisons les connaissances sur ce thème. » Si la directrice de DécadréE, un institut de recherche sur l’égalité de genre dans les médias, se permet une telle affirmation, c’est qu’avec son équipe de cinq personnes, elle a un pied bien ancré dans le terrain, tout en suivant les recherches sur ce thème. Le côté terrain, ce sont des formations données dans les rédactions de médias romands. « Nous rendons les journalistes attentifs au choix des mots lorsqu’ils décrivent des violences sexistes ou des thématiques LGBTQIA+. Par exemple, nous leur expliquons les mécanismes de la violence ou l’effet de sidération. » DécadréE donne aussi des formations d’écriture inclusive, laquelle ne se réduit pas au point médian. « Par exemple, on peut reformuler. Au lieu d’écrire les participants et les participantes, il est possible d’écrire les personnes. C’est un effort, il faut désapprendre ce qu’on a appris. » Ne passe-t-elle jamais pour une donneuse de leçon ? « C’est tout l’enjeu. Notre but est de faire émerger le besoin et d’être là pour transmettre un savoir. L’avantage, c’est que nous connaissons bien le monde des médias. » En effet, après un Bachelor en lettres et un Master en études genre, la Genevoise a d’abord fait des stages dans deux quotidiens et des piges pour des magazines culturels avant de créer DécadréE en 2016. Elle a eu le fin nez, car la demande est là. « Et il y a encore des portes à ouvrir, par exemples celles du théâtre et du cinéma. Tout le monde a une réflexion à mener sur cette thématique. »