HEMISPHERES N°21 – Locales, urbaines, intimes: les proximités // www.revuehemispheres.ch
© The vegetarian butcher

«En Suisse, croquer dans un ver de farine n’entre pas dans le domaine de l’acceptable»

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Le changement climatique, tout comme la surexploitation des richesses naturelles, obligent à repenser les stratégies alimentaires. Mais lorsqu’on propose un nouvel aliment, il faut qu’il soit culturellement accepté.

TEXTE | Virginie Jobé-Truffer

Acheter des produits locaux ou consommer des insectes: à quoi ressemblera notre alimentation du futur? Sidonie Fabbi, maître d’enseignement à la filière Nutrition et diététique de la Haute école de santé de Genève – HedS – HES-SO, esquisse quelques pistes dans ce domaine qui ne permet pas de réponses simples.

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Le Néerlandais Jaap Korteweg était éleveur de vaches et de cochons avant de lancer sa boucherie végétarienne en 2010. Il connaît le succès en se mettant en scène avec son tablier maculé de jus de carotte. Sa société sera rachetée par la multinationale Unilever en 2018. // © The vegetarian butcher

Notre alimentation doit s’adapter au changement climatique. L’une des injonctions courantes consiste à manger «local». Qu’entend-on exactement avec cela?
Il existe plusieurs acceptions. Communément, on s’attache à la distance et à la distribution. Il s’agit de choisir des aliments cultivés près du lieu où ils sont consommés. Au niveau mondial, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agri­- culture a réalisé un dossier en 2018 qui réfléchit aussi en termes de consommation. Que trouve-t-on près de chez soi pour se nourrir? Les différences entre les populations sont flagrantes. Il y a un réel fossé entre les régions du monde où on souffre de la faim et celles où on souffre de la malbouffe. Dans les deux cas, on se retrouve face à des déserts alimentaires.

De quoi s’agit-il?
Ce sont des lieux où la population est précarisée et n’a pas accès à une nourriture à la fois saine et abordable. Dans certaines villes américaines, quand on fait un diagnostic de ce qui peut s’acheter à moins d’1 km du domicile, on ne trouve que des fast-foods à bas prix. Des fruits et des légumes sont proposés dans les quartiers défavorisés, mais cela ne fonctionne pas, car ils coûtent plus cher que les plats tout prêts à haute densité énergétique et faible valeur nutritionnelle. Des études sont aussi effectuées en Suisse pour réfléchir à la densité énergétique de ce qui est proposé dans certaines zones.

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Pour Sidonie Fabbi, l’aliment n’est pas qu’une source de nutriment pour l’être humain. Il est chargé de sens symbolique et culturel. // © Thierry Parel

Il existe aussi des réflexions sur de nouvelles formes d’alimentation, à base d’insectes par exemple. Qu’en penser?
En Suisse, le droit alimentaire a autorisé la vente et la commercialisation de trois insectes différents en 2017. Des fermes à insectes sont apparues, mais cela n’a pas du tout marché. Parce que dans notre alimentation helvétique, croquer dans un ver de farine n’est pas dans le domaine de l’acceptable. L’aliment n’est pas qu’une source de nutriments pour l’être humain. Il est chargé de sens symbolique et culturel. Depuis l’enfance, on établit un répertoire de nourritures consommables et on construit ce que l’on nomme l’ordre du mangeable. Lorsqu’on propose un aliment, il faut qu’il soit culturellement accepté. C’est pourquoi les industriels font ressembler les viandes synthétiques ou les produits végétaux reconstitués à un produit animal.

Qu’imaginer pour le futur?
L’un des plus grands défis actuels consiste à se mettre d’accord sur ce que sera l’alimentation de demain et pour qui. Nous devons trouver des solutions locales à des problèmes mondiaux et les politiques doivent imposer des règles claires aux institutions. Si les crèches, restaurants scolaires, hôpitaux, etc. reçoivent des consignes strictes en matière d’achats alimentaires, cela aura un impact sur la durabilité. Par contre, si l’on compte sur la volonté individuelle pour faire changer les bilans climatiques de l’alimentation, c’est voué à l’échec.


Un potager sur les toits et une épicerie gratuite

Situé sur une toiture en terrasse, le BioDiPotager («Bio» de biologique et «Di» de diversité) offre depuis 2016 une petite production aux étudiant.es et au personnel d’HEPIA – Haute école du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève – HES-SO. Les chercheur.es y cultivent herbes aromatiques, fleurs comestibles et sauvages (pour les pollinisateurs), petits fruits et légumes d’hier et d’aujourd’hui. Cette agriculture urbaine utilise de nouvelles techniques de production, comme des pots de jardinage en géotextile. «Nous avons une grande diversité de cultures afin de générer des données qui seront utiles à d’autres projets similaires, commente Isaline Bise, assistante en filière agronomie à HEPIA, qui chapeaute le projet. Pour chaque légume, nous avons deux à quatre variétés diffé­rentes, allant par exemple de la tomate greffée hybride F1 à la tomate ancienne. Nous souhaitons comparer leurs performances.»

Un autre projet estudiantin a vu le jour en 2020: La Farce, une épicerie gratuite. Loin d’être une plaisanterie, cette association propose une fois par semaine des colis de denrées alimentaires gratuits aux étudiant.es de la HES-SO et de l’Université de Genève qui en ont besoin. Créée par deux étudiantes de la Haute école de travail social de Genève – HETS – HES-SO Orianne Greder et Mélanie Chabert, elle a pour objectif de lutter contre la précarité et le gaspillage alimentaire, tout en créant du lien social. Des partenaires locaux divers (maraîchers ou vendeurs de produits menstruels écologiques) collaborent avec des bénévoles qui viennent chercher leurs produits avec un vélo-cargo, avant de les installer et d’accueillir les étudiant.es.