C’est une petite voix intérieure qui susurre qu’on n’est jamais assez mince ou musclé, que notre nez est trop grand ou notre ventre pas assez plat. De la Body Positivity aux troubles du comportement alimentaire, des recherches analysent ce tyran intérieur nourri aux injonctions sociales.
TEXTE | Anne-Marie Trabichet
Lieu d’individualité et de créativité, le corps constitue un instrument d’intégration et de positionnement social essentiel dans la culture occidentale. C’est dire si la pression est grande. Parallèlement, la réduction du travail physique et l’émergence d’une société de services ont déconnecté les individus de leurs sensations corporelles. La corporalité est mise à distance au profit d’un rapport intellectuel, visuel, voire virtuel. Grand absent des relations sociales et professionnelles, le corps n’y laisse que sa coquille, l’apparence physique. Conjointement au déferlement des médias de masse et à une culture de l’image obsessive, cet écosystème a engendré un fléau de santé publique : l’insatisfaction corporelle.

Se bagarrer avec son image et son alimentation
L’enjeu est de taille : « Au départ, il s’agissait de prévenir les troubles du comportement alimentaire (TCA) car on savait que l’insatisfaction corporelle représentait un facteur de risque important, explique Isabelle Carrard, professeure à la Haute école de santé de Genève (HEdS-Genève) – HES-SO, qui conduit le projet de recherche Heidi+ sur l’insatisfaction corporelle chez les jeunes femmes. On s’est rendus compte qu’en réalité, il s’agit d’un facteur de risque pour de nombreux comportements négatifs en santé physique et mentale. L’insatisfaction corporelle est donc devenue un sujet en soi. » Les adolescent·es préoccupés par leur poids et leur apparence physique sont en effet plus susceptibles de commencer à fumer et à consommer de l’alcool. Des recherches ont montré qu’ils étaient exposés à un plus grand risque de suicide, de dépression et de troubles anxieux.
L’anorexie, la boulimie et les autres TCA ne sont donc que la pointe visible de l’iceberg, touchant environ 3,5% de la population. De même, les jeunes ne constituent pas le seul public concerné par l’insatisfaction corporelle. « Tout un spectre de la population se bagarre avec l’alimentation et l’image de soi, observe Isabelle Carrard. Ces personnes oscillent entre régimes extrêmes et pertes de contrôle. Pour elles, ces questions deviennent obsédantes au point de leur pourrir la vie. » D’ailleurs, contrairement à ce qu’on pourrait penser, se trouver trop gros ou trop flasque ne constitue pas la meilleure approche vers un mode de vie sain et une alimentation plus équilibrée. Isabelle Carrard précise que la recherche montre l’inverse : « L’insatisfaction corporelle mène plus souvent à une prise de poids non désirée. Plus une personne a une bonne estime d’elle-même, plus elle aura de bons comportements de santé. » Un argument de plus pour agir contre l’insatisfaction corporelle et tenter de promouvoir une image corporelle positive le plus tôt possible.

Mais comment agir dans une société où l’apparence physique, érigée en symbole suprême de réussite, est constamment mise en avant sur les réseaux sociaux, avec des commentaires comme « t’es trop belle ! »? Comment échapper à cette pression de la beauté, à cette recherche constante de validation du corps ? Les médias auraient-ils leur part de responsabilité en surexposant des corps minces, musclés, blancs et valides ? Apparu à la fin des années 1990 aux États-Unis, le mouvement Body Positivity a amorcé une tentative pour contrer la tendance en promouvant l’amour de son corps quelles que soient ses formes, sa taille, sa couleur ou ses imperfections. Avec l’idée de réhabiliter la diversité, en particulier les corps gros, le message est simple : tous les corps sont beaux, célébrons-les ! Sauf que le problème est là, justement : une énième injonction à se trouver beau ou belle, et à s’aimer, alors que c’est parfois si difficile. Surtout quand on a entre 13 et 17 ans. Mais pas seulement.
Appréhender le corps avec plus de neutralité
Avoir une image corporelle positive, ce n’est pas aimer son corps envers et contre tout. Parmi les critères du concept promu par les acteurs de la prévention, il y a certes l’appréciation de l’apparence du corps mais il y a surtout une reconnaissance de sa fonction, avec une conscience et une attention à ses besoins. Serait-il possible de prendre soin de son corps, de le nourrir, le soigner, le regarder et l’utiliser en se décentrant de la question de la beauté ?
« L’objectif est de savoir se protéger pour faire avec les messages de la société et rebondir, tranche Isabelle Carrard. On peut être touché par les injonctions tout en connaissant ses atouts et en valorisant la fonction du corps. » Cette vision – appelée Body Neutrality – représente une façon de penser le corps qui se détache de l’importance de l’apparence pour se focaliser sur la fonctionnalité (bouger, respirer, penser). Une approche plus pragmatique et moins exigeante émotionnellement que la Body Positivity. Et surtout plus accessible, puisqu’elle invite à se concentrer sur le « comment je me sens ? » plutôt que sur le « de quoi j’ai l’air ? »
Intégrer l’image de soi dans les matières scolaires
Pour les milieux de la prévention, les programmes qui fonctionnent permettent de développer un regard critique sur les représentations des médias, aident à déconstruire ses propres jugements sur son corps et ceux des autres. Avec le projet Heidi+, Isabelle Carrard étudie les interventions efficaces pour les adapter à un contexte local. La HEdS-Genève a aussi développé un MOOC (formation continue à distance) sur l’image corporelle positive qui s’adresse aux professionnel·les en contact avec les jeunes. D’autres initiatives, comme #MoiCMoi, en Valais, agissent directement sur le milieu scolaire en intégrant la question de l’image de soi dans toutes les matières, de l’anglais aux maths. « Nous essayons de renforcer le pouvoir d’agir des jeunes en travaillant sur le regard qu’ils portent sur eux-mêmes et sur les autres, relève Catherine Moulin-Roh, responsable du domaine promotion de la santé et prévention chez Promotion Santé Valais. Faire circuler la parole sur ces thèmes leur permet de voir qu’ils ne sont pas seuls, que chacun a ses insécurités et ses complexes. Cela développe l’empathie, une des clés de la prévention. »
Changer de regard sur les corps et sortir du culte de la beauté, une utopie ? Pour les expertes interrogées, la prévention n’y parviendra pas seule. S’affranchir des injonctions, c’est aussi renverser tout un système qui a intérêt à prôner l’insatisfaction corporelle pour vendre des cosmétiques, des programmes de fitness ou des publications de développement personnel.