Sélection numérique des candidats : quel impact pour une école de musique ?

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Depuis quelques années, la Haute école de musique de Genève sélectionne ses étudiant·es principalement à distance, via des vidéos. Une étude sonde ces dispositifs, les manières dont ils sont perçus, et leur influence sur l’égalité des chances.

TEXTE | Marco Danesi

Les processus de recrutement, sur le marché du travail ou sur celui de la formation, recourent de plus en plus aux technologies numériques. Entre 2020 et 2021, la crise sanitaire du covid a donné un fort coup d’accélérateur à ces pratiques. Depuis cette période, la Haute école de musique de Genève (HEM – Genève) – HES-SO, notamment, sélectionne ses futurs étudiant·es à partir de vidéos réalisées par les candidat·es. Ces pratiques s’appliquent à la plupart de ses cursus, à l’exception de quelques filières spécifiques.

C’est une particularité, car la plupart des établissements d’enseignement supérieur de musique – hautes écoles suisses mais également universités européennes – privilégient un système d’admission hybride. Celui-ci intègre souvent un premier tour d’admission à distance et un second en présentiel.

La formation supérieure aux métiers de la musique n’a jusqu’ici pas fait l’objet d’investigations portant sur la numérisation des pratiques d’admission, explique la sociologue du numérique Anne Nicole. | ©
NICOLAS SCHOPFER

Pour la HEM, cette approche numérisée comporte plusieurs avantages. Tout d’abord, elle est écologique : les candidat·es, qui peuvent venir du monde entier, n’ont plus à effectuer de coûteux voyages pour des auditions n’excédant pas quinze minutes. Elle est aussi plus inclusive, dans le sens où elle permet à des musicien·nes qui n’auraient pas la possibilité de se déplacer de prendre part au concours d’entrée. Elle est, en outre, pertinente du point de vue organisationnel pour l’institution.

Après quelques années de mise en œuvre de ce dispositif, la HEM – Genève a souhaité dresser un bilan. Celui-ci a motivé un projet de recherche intitulé Selenum, pour « sélection numérique ». Dans son texte de présentation, ses responsables indiquent que « ces nouvelles pratiques [numériques] ont profondément bouleversé les modes de fonctionnement de toutes les institutions concernées. En effet, les concours d’entrée, traditionnellement basés sur des épreuves en présentiel, sont déterminants pour l’avenir professionnel des futurs musicien·nes. Ils évaluent non seulement la performance musicale, mais aussi des qualités difficiles à appréhender à distance, telles que la présence scénique, la sensibilité artistique et la capacité à interagir avec un jury. »

Dès lors, la recherche a été lancée en 2024 avec pour objectif de mieux connaître l’impact du recours à la vidéo sur l’ensemble du processus de recrutement des futurs étudiant·es. Lesquel·les représentent un millier de dossiers, voire davantage, chaque année, pour une centaine de candidatures retenues sur l’ensemble des cursus.

Anne Nicole, maître d’en­seignement responsable numérique à la HEM – Genève, conduit cette étude avec ses collègues Guillaume Castella, adjoint scientifique à la recherche, et Angela Mancipe, assistante rattachée à la Coordination de l’enseignement et au Centre des cultures, ainsi que Frédérique Viard, responsable contrôle interne et qualité de la HES-SO. L’équipe est accompagnée par Johan Rochel d’Ethix – Lab d’éthique de l’innovation, pour les enjeux éthiques de la numérisation (lire encart).

Impacts et perceptions des procédés de recrutement

En préambule, Anne Nicole souligne que « cette recherche ne constitue pas une évaluation du procédé de recrutement. Nous ne cherchons pas à savoir s’il est adéquat ou efficace. Son ambition est davantage exploratoire. Jusqu’ici, la formation supérieure aux métiers de la musique n’a pas fait l’objet d’investigations spécifiques portant sur la numérisation dans les pratiques d’admission. »

Dans cette optique, l’enquête s’articule autour de trois axes, détaille Anne Nicole : « Le premier interroge les perceptions et cherche à sonder les évolutions des pratiques des candidat·es vis-à-vis de leur expérience du processus d’admission à distance. Le deuxième cherche à appréhender la portée du dispositif sur les pratiques d’évaluation des membres des jurys d’admission de la HEM – Genève, et de faire émerger les représentations et points de tension inhérents à l’introduction de technologies numériques. Le dernier axe sonde les retombées du dispositif sur le fonctionnement de l’institution et la qualité de la formation. Il vise aussi à saisir son influence sur l’égalité des chances d’accès à l’école, notamment en raison de la qualité technique variable des enregistrements vidéo. »

Concrètement, l’équipe du projet a pu observer des sessions de délibérations réalisées par des jurys d’admission après le visionnage des vidéos des candidat·es des disciplines concernées. Elle a aussi examiné des sessions d’entretiens en visioconférence avec les candidat·es préalablement sélectionnés sur vidéo. Par la suite, des entretiens dirigés avec un panel restreint de membres de jurys et de membres du personnel admi­nistratif – complétés par un questionnaire en ligne à l’attention de l’ensemble des évaluateur·trices – ont permis de défricher leurs expériences et positionnements à l’égard de cette pratique de sélection. Enfin, un questionnaire quantitatif est actuellement soumis sur une base volontaire à l’ensemble des candidat·es à l’admission à distance à la HEM pour la session 2026.

Lunettes grossissantes et biais implicites

« Les résultats de l’étude seront disponibles au cours du deuxième semestre de 2026, précise Anne Nicole. Mais nous constatons déjà que l’arrivée des technologies numériques a notamment pour effet de faire apparaître des enjeux jusque-là souvent implicites comme s’il s’agissait de lunettes grossissantes. C’est le cas par exemple de l’évaluation d’une performance artistique et de la part de subjectivité qui lui est liée, avec toute la difficulté que cela implique dès qu’il s’agit d’objectiver cette démarche, qu’elle soit ou non médiée par le recours au numérique. » 

Finalement, « ce projet de recherche, en éclairant les pratiques concrètes d’admission à distance et la façon dont elles sont appréhendées par les enseig­nant·es et les candidat·es, engage la HEM – Genève dans une démarche d’amélioration continue de ses pratiques », précise Anne Nicole. Il s’agit à la fois de comprendre comment les technologies numériques transforment l’enseignement et l’apprentis­sage de la musique, tout en identifiant les compétences numériques nécessaires aux futurs musicien·nes dans un environnement professionnel façonné par les nouvelles technologies. « Par l’analyse des biais possibles et des potentielles discriminations liées à l’utilisation d’outils numériques, ajoute la sociologue du numérique, ce projet peut également contribuer à l’élabo­ration de pratiques d’évaluation et d’admis­sion plus équitables et transparentes. »


Enjeux éthiques à l’ordre du jour

De plus en plus souvent, la recherche s’interroge sur les dimensions éthiques inhérentes à ses objets d’étude. C’est le cas de l’enquête Selenum sur les recrutements à distance des étudiant·es. En effet, « ce mode de sélection soulève d’emblée des questions relatives à l’équité de la démarche, à l’égalité de traitement des candidat·es et à l’usage responsable des nouvelles technologies, notamment, dans un environnement marqué par une forte compétitivité et par une importante valorisation de l’excellence des perfor­mances » , explique Johan Rochel, co-fondateur d’Ethix – Lab d’éthique de l’innovation, qui accompagne l’équipe du projet en apportant matière et conseils sur ces questions.

Dans ce cadre, il s’agit de thématiser l’impact du recrutement au moyen d’enregistrements vidéo sur le traitement réservé aux candidatures. « Ce qui ressemble à un simple changement technique peut provoquer de profonds bouleversements aux suites inattendues, précise Johan Rochel. L’outil et la technique ne sont jamais neutres, d’autant plus qu’ils contribuent à redéfinir les règles du jeu. En l’occurrence, celles des démarches d’admission. L’accès à ces technologies et leur disponibilité doivent aussi nous alerter, car la qualité de l’enregistrement vidéo soumis au jury de la HEM – Genève, pour ne citer que cet aspect, n’est pas sans conséquences sur l’évaluation des candidat·es. »